États-Unis

« My name is Dubya and I’m my father’s son »
où le monde selon George Walker Bush

par G. Buster*

Lorsque le 20 janvier George Walker Bush (Dubya pour les amis) a pris possession de sa charge, la caravane des limousines avait du mal à se frayer un chemin parmi les quelque 25 000 manifestants qui, criant et sifflant, l’accusaient d’avoir falsifié les élections. Un spectacle que nous n’avons plus vu depuis l’élection de Nixon en 1973, en pleine guerre du Viêt-nam. Pourquoi Bush a-t-il été proclamé président des États-Unis avec 500 000 voix de moins que son concurrent Gore, après un mois de décompte des voix en Floride qui a démontré comment des dizaines de milliers de personnes, en particulier les Afro-américains, ont été marginalisés par un système électoral présenté dans le monde entier comme l’exemple même de la démocratie (1) et à la suite d’un vote, acquis par 5 voix contre 4, à la Cour Suprême ? Comment cela est-il possible ? Comment un gouverneur d’État qui a battu tous les records d’exécutions de la peine de mort durant son mandat, peut-il passer pour une personne « compatissante » bien que conservatrice ? Comment quelqu’un qui doit sa fortune à son père et aux amis de son père et qui a lui-même perdu des millions de dollars dans une équipe de base-ball et dans l’industrie pétrolière peut-il se présenter comme un gestionnaire exemplaire ? Comment est-il possible de parler de la réconciliation nationale dans un pays divisé en nommant un cabinet composé de réactionnaires déclarés comme Ashcroft ou Norton ? Comment est-il possible de faire de la réduction des impôts pour les riches la première des priorités dans un pays dont l’indice de pauvreté est supérieur à celui du Mexique ?

Et pourtant c’est ce qui a eu lieu. Ou du moins c’est le commentaire d’un film, Magnolias, qui a obtenu le Globe d’or l’année dernière. Un film qui raconte six histoires incroyables mais vraies de la vie quotidienne en Californie, qui se rejoignent dans une fin tragique, dont la principale preuve de vérité est que ce même jour s’est produit quelque chose d’encore plus imprévisible, comme une pluie de crapauds dans la ville — annoncée par le périodique de la ville en “une” — qui fut décisive pour le dénouement. Magnolias est peut-être une métaphore de la perplexité dans laquelle est plongée une partie substantielle de la société nord-américaine devant l’arrivée à la présidence de Bush fils.

Ce qui suit est une tentative de dépasser cette perplexité et d’identifier les structures qui permettent que dans le pays le plus puissant et le plus riche de la planète il pleut des crapauds et on crache des missiles sur Bagdad, que les lumières s’éteignent du fait de la privatisation du secteur électrique et que Dubya peut être désigné président, bien qu’il ait perdu les élections, parce qu’il est le fils de son père.

L’héritage de Clinton

Lorsque Clinton est arrivé à la présidence en 1993 les États-Unis, unique superpuissance mondiale depuis l’écroulement de l’Union soviétique en 1991, avaient proclamé un nouvel ordre mondial, avaient gagné la guerre du Golfe, mais étaient incapables de payer la facture de cette dernière, leur dette extérieure étant la plus élevée de la planète et les deux années de récession avaient mis fin au rêve américain d’une croissance continue du niveau de vie de ses citoyens. Au cours des huit années de ses deux mandats successifs , Clinton a chevauché le plus long cycle d’expansion économique des États-Unis depuis la seconde guerre mondiale. Le niveau de chômage a baissé atteignant son minimum avec 4,1 % de la population active, l’excédent budgétaire atteint en 2001 la somme de 281 000 millions de dollars (y compris la sécurité sociale) et la productivité du secteur industriel, en déclin depuis 1972, a recommencé à croître depuis 1996. Clinton fut le principal vendeur de l’idée d’une « nouvelle économie », une nouvelle phase d’expansion du capitalisme à partir de la révolution informatique et de l’augmentation générale de la productivité (2).

Néanmoins, le rêve américain, loin de la redresser, a fait place à une société plus divisée socialement et racialement : 1 % de la population accapare 12,2 % des revenus et contrôle 34 % de la richesse ; les 9 % suivants disposent de 21,1 % des revenus et de 34,7 % de la richesse ; cela signifie que les 90 % de la population qui reste (au sein desquels le tiers supérieur a un rôle déterminant) ne reçoivent que 66,6 % des revenus et ne possèdent que 31,3 % de la richesse. Si l’on applique l’indice de Gini, le résultat sera de 0,496 pour la rente et de 0,388 pour le patrimoine (chiffres de 10 % supérieurs à ceux de l’Union européenne et similaires à ceux du Panama ou du Venezuela). 12,7 % de la population des États-Unis vit en dessous de l’indice de la pauvreté (contre 10,1 % au Mexique), chiffre qui monte à 36,7 % de tous les enfants Noirs et à 34,4 % de tous les enfants d’origine hispanique (3).

Si la consommation privée, alimentée par la bulle spéculative de la Bourse, a été le principal moteur de la croissance économique aux États-Unis, il convient de signaler que 48,2 % des familles possèdent des actions. Mais 42,8 % de ces actions sont dans les mains de 1 % des actionnaires les plus riches, 39,4 % dans les mains des 9 % suivants et seulement 17,8 % sont détenus par les 90 % d’actionnaires restants (là encore concentrés dans les mains du tiers supérieur). Comme l’endettement privé moyen représente 103 % des salaires (contre 84,9 % en 1989), les conséquences d’une augmentation du chômage, d’une chute des salaires ou d’une forte crise boursière peuvent toutes être dramatiques (4).

Loin de profiter de ces années de vaches grasses pour créer un réseau de protection sociale, Clinton a subi son plus grave échec au début de son premier mandat en tentant, sous la direction de Hilary Clinton, une réforme limitée du système national de santé de manière à y ouvrir l’accès aux secteurs les plus défavorisés. Sept ans plus tard les sondages d’opinion montrent de manière insistante que 77 % des électeurs considèrent toujours qu’il s’agit là d’une obligation que le gouvernement fédéral n’a pas réalisée (5). L’échec de la réforme de la santé a provoqué un tournant à droite de l’administration Clinton à la recherche d’un « consensus bipartite » avec les secteurs républicains les moins conservateurs. Mais ses conséquences idéologiques furent désastreuses, en particulier en ce qui concerne l’éducation, la protection sociale, la lutte contre la pauvreté et la réforme de la justice et des prisons (6), créant les conditions de l’offensive républicaine qui conduisit à l’accession de Bush à la Maison Blanche.

Élu en 1993 sous le slogan « C’est de l’économie, imbécile ! », Clinton a réorienté la politique extérieure des États-Unis en rompant avec les paramètres de la guerre froide. Son objectif était de créer un nouveau régime international qui assurerait l’hégémonie de l’économie américaine, fondée sur sa domination politique au sein du système international, avec pour objectif à long terme de l’asseoir sur des fondements économiques plus solides. Sa diplomatie économique, la pratique de la mondialisation, a permis une croissance sans précédent des exportations nord-américaines au milieu d’une expansion du commerce mondial elle aussi sans précédent (de 4 à 6,6 billions de dollars par an). L’Uruguay Round du GATT, la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Traité de libre commerce avec le Mexique et le Canada, l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation), les règlements commerciaux avec la Chine et l’Afrique, le plan de sauvetage du Mexique en 1995 et les interventions du Fonds monétaire international (FMI) et de la banque mondiale (BM), orientées par Summers à partir de son poste de Secrétaire au Trésor, dans la crise asiatique de 1997 et russe de 1998, sont autant d’éléments d’une stratégie à long terme qui, en huit ans, a modifié profondément la situation de l’économie internationale en faveur des États-Unis et a hiérarchisé la concurrence inter-impérialiste, ouvrant au capital les coins les plus éloignés de la planète pour son exploitation.

Mais l’accroissement des résistances face aux nécessités de l’accumulation du capital nord-américain — depuis les contradictions inter-impérialistes avec l’Union européenne et le Japon, en passant par les tensions d’intérêts avec la nouvelle oligarchie russe et la bureaucratie chinoise, les bourgeoisies émergentes du Sud-est asiatique et de Corée, jusqu’à l’apparition du mouvement de protestation dans les rues contre les conséquences sociales et écologiques de la mondialisation capitaliste — a fini par élever un mur à Seattle contre lequel s’est brisée la prétention d’un nouveau round libéral (incluant l’entrée de la Chine au sein de l’OMC), ce qui oblige la nouvelle administration de Bush à une reconsidération fondamentale de la diplomatie économique de Clinton (7).

La politique extérieure, qui fut une préoccupation secondaire durant le premier mandat de Clinton, a fini par devenir son activité principale, entre autres à cause du blocage républicain au Congrès de toute nouvelle initiative domestique ou de négociation commerciale. Clinton est passé d’une conception réactive face aux crises à la périphérie, dominée par la « doctrine Powell » (8) — qui a conduit aux échecs en Somalie où à Haïti en 1993 —, à une vision bien plus complexe de la reconstruction de la domination du système international par les États-Unis. Le « nouveau multilatéralisme » de Clinton s’est donné pour objectif le renforcement et la redéfinition dans l’après-guerre froide de l’hégémonie américaine dans l’OTAN et en Asie (à travers un réseau de pactes bilatéraux avec le Japon, l’Australie, la Corée et Taiwan et de pactes collectifs tels l’ASEAN) en limitant politiquement les effets de la concurrence inter-impérialiste accrue par la mondialisation et en donnant plus de flexibilité et d’efficacité à la vieille politique de contention de la Russie et de la Chine (par les négociations en vue de son intégration dans l’OMC et dans l’économie mondiale).

Les crises de Bosnie et du Kosovo en Europe et celles du Détroit de Formose et de Corée du Nord en Asie ont été les moments déterminants de cette politique. Dans ces zones prioritaires pour les intérêts nord-américains Clinton laisse un équilibre des forces qui lui est favorable, bien en place, capable d’encourager une autonomie militaire limitée de l’Union européenne, ne mettant pas en danger la cohésion de l’OTAN mais obligeant les Européens à assumer la co-responsabilité de la gestion des crises périphériques. Dans la troisième zone prioritaire, le Moyen-Orient, face à un ample arc des crises qui va du Cachemire au Soudan, l’échec de Clinton s'est révélé patent jusqu’au dernier jour de son mandat. Il s’est avéré incapable d’obtenir un accord de paix israélo-palestinien, de créer une alternative au blocus de l’Irak ou de faire progresser le dialogue avec l’Iran. Dans une moindre mesure du fait de son importance secondaire pour les États-Unis, sa politique africaine, depuis la crise ruandaise jusqu’à la guerre civile au Congo, s’est avérée incapable de limiter l’instabilité structurelle de la région, provoquée par sa chute dans l’abîme de la pauvreté et du SIDA, pendant que les anciennes puissances coloniales procèdaient à la mise en coupe réglée de ses diamants, de ses minerais et de son pétrole (9).

Les scandales sexuels ou la corruption devenue manifeste lors des grâces présidentielles signées juste avant de quitter la Maison Blanche ont pu occulter l’épuisement et l’accumulation des contradictions qui ont fini par marquer les politiques intérieure et extérieure de Clinton. En termes électoraux, bien que l’abstention, comme d’habitude, a dépassé les 50 % de l’électorat, Gore a réussi une mobilisation sans précédent de l’électorat démocrate, en particulier Noir, qui lui aurait assuré une victoire certaine sans l’apparition d’une alternative sous la forme de la candidature verte et progressiste de Ralph Nader, réflétant les limites de la politique du « néolibéralisme à visage humain » de la « troisième voie » de Clinton. Les démocrates ont perdu non seulement la présidence, mais aussi les deux chambres du Congrès et la majorité des gouverneurs d’État. L’héritage de Clinton est ainsi devenu une des principales causes de la défaite de Gore — ce que ce dernier lui a amèrement reproché après les élections — , et son contrôle du Parti démocrate, plombé par sa sortie scandaleuse de la Maison Blanche, ouvre la voie à la politique de cooptation « bipartidaire » de Bush.

« Conservatisme compatissant »

Le résultat des élections présidentielles va déterminer l’emploi du temps intérieur de l’Administration Bush. La polarisation est évidente. D’un côté un bloc antirépublicain majoritaire (trois millions de votes de plus), qui regroupe les progressistes (les deux millions de voix pour Nader), les syndicalistes (59 % pour Gore, 37 % pour Bush), les Noirs (90 % pour Gore, 8 % pour Bush) et les hispanophones (2/3 en faveur de Gore) et est dominant dans tous les centres de la « nouvelle économie ». De l’autre côté une mobilisation de l’élite républicaine traditionnelle, de la droite religieuse et de la classe ouvrière blanche non syndiquée. Bush et les républicains se doivent de reconstruire leur base sociale en s’appuyant sur les institutions qu’ils contrôlent, en menant une politique activiste pour définir un nouveau centre conservateur, cooptant la droite démocrate, en premier lieu celle du Sud des USA et brisant la majorité qui a voté contre eux.

La clef pour gérer ce difficile équilibre des intérêts contradictoire réside en une mobilisation populiste permanente. D’où l’importance des centres d’études et des fondations de droite, tels l’American Entreprise Institute, l'Heritage Foundation ou le Cato Institute, pour créer une image de cohérence globale à ce qui n’est qu’une somme d’intérêts idéologiques réactionnaires, sinon extrémistes. Et une discipline interne capable d’imposer une claire hiérarchie de ces intérêts, depuis ceux des élites de la Côte Est jusqu'à ceux des Eglises évangélistes locales. Les illusions de certains secteurs du Parti démocrate, espérant que Bush ne pourra imposer son programme à cause de son manque de légitimité qui l’obligerait à une « cogestion » dans le Congrès, se sont déjà évanouies. Comme l’a signalé le porte-parole républicain à la Chambre des représentants, Tom DeLay, c’est l’opportunité attendue depuis une décennie pour appliquer le programme conservateur.

Le « conservatisme compatissant » est la formule idéologique d’un groupe d’intellectuels de la droite traditionnelle, tels James Q. Magnet ou Myron Magnet, des ex-gauchistes convertis comme Marvin Olasky et David Horowitz ou de catholiques néocorporatistes comme John Delulio. En schématisant, leur thèse est que les États-Unis sont de plus en plus une société polarisée entre une communauté régie par les valeurs traditionnels et une sous-classe parasitaire et asociale, produit de la culture permissive et de la politique des droits sociaux universels des années 1960. Cette sous-classe s’est développée jusqu’à occuper le centre des vieilles cités et avec elle s’est épanouie une culture de drogues, de sexe facile, de criminalité et de dépendance envers la protection sociale qu’on ne peut éliminer qu’en procédant à une réforme radicale de celle-ci. Le principal sujet de la protection sociale ne doit plus être l’État, mais les églises et les communautés religieuses, qui offrent une aide personnalisée et directe, transmettent les valeurs de la religion et obligent les individus à devenir responsables de leur destin, à travers des aides temporaires et non des droits sociaux tels que le salaire minimum, l’aide aux mères seules ou les allocations de chômage (10).

Le premier pas dans cette direction a été la création au sein de la Maison Blanche d’une officine d’aide aux Eglises et aux ONG religieuses pour qu’elles puissent obtenir plus d’aide fédérale — une idée de Olasky — et la nomination à sa tête de John Delulio (11), qui devra préparer un plan global doté de 8 000 millions de dollars dans le prochain budget fédéral. La création de cette officine implique la violation de la séparation entre l’État et les Eglises, reconnue par le Premier amendement à la Constitution. Malgré tout le bavardage sociologique qui accompagne le « conservatisme compatissant », il n’y a aucune preuve empirique des avantages de la privatisation religieuse de la protection sociale, alors qu’on connaît parfaitement sur ce terrain les expériences historiques négatives au cours des siècles passés (12).

Dans le cabinet de Bush, l’ex-gouverneur de Wisconsin, Tommy G. Thompson, a déjà pris la tête du Département de la Santé et des Services sociaux pour appliquer la même politique au niveau fédéral. En accord avec l’ex-maire d’Indianapolis, Stephen Goldsmisth, Thompson a déjà appliqué de manière radicale la nouvelle philosophie en réduisant les dépenses de l’État pour la protection sociale de 84 % depuis 1993. L’effet pratique de cette mesure, loin de toute compassion, a signifié un darwinisme social pour la sous-classe. Selon une étude de l’Université de Wisconsin, après l’arrêt des aides aux mères seules, 70 % d’entre elles ont trouvé du travail, en majorité temporaire, mais trois sur quatre d’entre elles vivent toujours dans la pauvreté, 70 % n’ont pas augmenté leurs revenus et 81 % ont toujours besoin de bons de nourriture pour survivre. Mais, à en croire les auteurs, tout va pour le mieux, car « ces femmes ont développé pour la première fois une éthique du travail, qu’elles transmettent à leurs enfants, évitant que la génération suivante vive de l’aide sociale » (13).

Le responsable de la discipline interne est Karl Rove, qui a déjà occupé le bureau de Hillary Clinton à la Maison Blanche. Ce mélange de Beria et de Torquemada de la droite américaine a déjà rassemblé depuis 1977 le fichier de tous les alliés et ennemis de Bush, sans oublier les républicains qui pouvaient lui faire de l’ombre sur sa route vers la présidence. Rove a élevé le chantage, les rumeurs et les campagnes déshonorantes au rang d’une pratique habituelle de Bush et de ses alliés, tout en lui servant de directeur de campagne à de nombreuses occasions et en l’initiant au « conservatisme compatissant » (14).

Bush a confié la gestion de sa politique intérieure à la droite la plus conservatrice. Elaine Chao, Secrétaire du Travail, vient directement de la Heritage Foundation, ennemie déclarée des syndicats ; Melquiades Martinez, de la Fondation cubano-américaine, s’est déjà installé su Secrétariat du Logement après une carrière de spéculateur immobilier et après s’être fait remarquer par son opposition aux logements sociaux en Floride ; le Secrétaire à l’Enseignement, le révérend Floyd Flake, après avoir soutenu les politiques racistes de Giuliani à New York bien qu’il soit Noir, est un défenseur fervent de la privatisation de l’enseignement public en faveur des collèges religieux ; la Secrétaire de l’Environnement, Christine Whitman, possède d’importants intérêts dans l’industrie pétrolière, qu’elle partage d’ailleurs avec le vice-président Cheney, le Secrétaire du Commerce Evans et la Conseillère de sécurité nationale Rice, sans oublier Bush lui même. Si on y ajoute un baron de l’aluminium comme le Secrétaire du trésor, Paul O’Neill, ou un porte-parole des industries pharmaceutiques et militaires comme le Secrétaire à la défense Rumsfeld, la liste des intérêts représentés au sein du cabinet de Bush n’est pas si différente, finalement, de l’oligarchie russe qui gouverne à Moscou, en dépit de la révolution technologique de la « nouvelle économie ».

Mais de tous les membres du cabinet le plus significatif pour la réaction est le Procureur général John Ashcroft. Sa nomination semble obéir à un pacte diabolique conclu par Bush avec la droite républicaine pour vaincre dans les primaires John McCain. Défenseur à outrance de la politique pénale la plus dure et de la peine de mort, des droits des États contre le Gouvernement fédéral (y compris du droit de la Confédération à maintenir l’esclavage en son temps), il est un ennemi déclaré du mouvement des droits civiques et des femmes. De lui va dépendre la sélection des juges fédéraux et, finalement, l’aspect le plus dramatique de l’offensive conservatrice « compatissante » , le rythme des exécutions des condamnés à mort et la limitation du droit à l’avortement.

Réduction des impôts pour les riches

Le débat sur la réduction des impôts est devenu l’axe principal de la campagne électorale de Bush, présenté comme une sorte de panacée contre la récession économique. Néanmoins l’initiative est venue du camp démocrate, avec les promesses de milliards de dollars de réduction d’impôts pour les classes moyennes et les moins favorisées, présentées comme une forme de redistribution des bénéfices de l’équilibre budgétaire, obtenu entre autres par une réduction substantielle des budgets sociaux. Mais aussi bien Clinton que le Président de la Réserve Fédérale, Alan Greenspan, se sont rétractés, laissant se débrouiller Gore, lorsque Bush a commencé à ajouter des zéros à son offre déjà faramineuse de réduction des impôts de 1,6 billions de dollars en dix ans.

La lutte contre la récession par l’encouragement de la consommation privée constitue l ’argument principal en faveur de la réduction des impôts. Mais le Congrès ne pourra pas approuver le plan avant les vacances et, même s’il avait un effet rétroactif, il ne pourra se faire sentir avant le milieu de l’année 2002, soit après un an de récession. Ces réductions seraient de l’ordre de 20 à 30 milliards de dollars au cours de la première année, impliquant au mieux une augmentation de la consommation de 0,5 %, ce qui est évidemment insuffisant pour modifier le cycle économique.

L’effet d’une telle réduction sera particulièrement injuste, car 43 % de la réduction des impôts bénéficiera à 1 % des plus riches (bien qu’ils ne contribuent que pour 21 % des impôts sur les profits et les salaires). Au total 20 % des plus riches bénéficieront de 71 % des réductions fiscales et les familles modestes, dont le revenu annuel est de 30 000 dollars, n’obtiendront rien, bien qu’elles payent des impôts.

Greenspan a déjà pris la défense de la réduction républicaine des impôts, au Sénat le 25 janvier, ce qui a pu convaincre de nombreux démocrates. Son raisonnement est très différent de celui de Bush. Il craint que le gouvernement fédéral, avec un excédent budgétaire et sans endettement en 2006, ne commence à racheter les dettes municipales, étatiques et les actifs privés et, devant un tel danger interventionniste, il vaut mieux limiter cet excédent dès maintenant (15).

Déjà au cours de la campagne électorale la proposition de Bush s’était heurtée à d’importantes critiques, dont un manifeste de 300 économistes. Robert Rubin, Secrétaire du Trésor de Clinton, a mis en évidence dans un article du New York Times l’incongruité des projections de Bush sur les dix ans, avec un excédent estimé à 6 billions de dollars, qui impliquerait une croissance soutenue de la productivité au cours de la récession, transformant la « nouvelle économie » en un véritable miracle, plus céleste qu’électronique.

Les sondages ont indiqué que la promesse d’une réduction des impôts fut la principale raison du vote en faveur de Bush. En septembre 2000 dans un sondage réalisé pour l’Association des retraités (AARP), 74 % des personnes interrogées étaient en faveur d’une réduction des impôts contre 23 % qui s’y opposaient. Mais, interrogés sur les priorités, une majorité de 51 % choisissaient non pas le plan Bush, mais l’utilisation des ressources pour améliorer l’éducation (77 %), assainir la sécurité sociale (69 %) et financer Medicare pour améliorer la couverture sanitaire (65 %). Seulement 44 % des personnes interrogées étaient favorables à la réduction des impôts individuels. Quant au remboursement de la dette et à la défense, ils ne constitueraient une priorité que pour, respectivement, 39 % et 33 % d’entre elles (16).

Tous les sondages successifs ont donné des résultats similaires, ce qui met en évidence que si la réponse à la crise sociale et raciale des dix années passées préoccupe profondément la société nord-américaine, plutôt que de chercher des formules comme le « conservatisme compatissant », elle préfère un développement continu des droits sociaux universels, ce qui sera le champ de bataille décisif au cours des années à venir.

Tout en acceptant le principe d’une réduction des impôts, deux économistes de l’Economic Police Institute, Eileen Appelbaum et Richard B. Freeman, ont proposé un modèle alternatif progressiste. Son objectif est d’obtenir un meilleur effet cyclique face au danger de la récession, en augmentant la consommation et en limitant les réductions fiscales individuelles, ce qui permettrait de meilleurs investissements dans les domaines de l’éducation, la sécurité sociale et la santé. Ils ont appelé leur proposition « le dividende de la prospérité » (17). Leur formule est simple : offrir en une seule fois à toutes les personnes résidant de manière permanente aux États-Unis, y compris aux enfants, un chèque de 500 dollars. Cela suppose un transfert net vers le secteur privé de quelque 140 000 millions de dollars, provoquant une croissance estimée de la consommation de 2 %, ce qui aurait des effets sur le cycle économique. Une formule moins ambitieuse, un chèque de 300 dollars, nécessiterait un transfert de 90 000 millions de dollars et provoquerait une augmentation de la consommation de 1,3 %. (On estime que l’effet de la hausse boursière entre 1997 et 1999 a produit une augmentation de la consommation de 1,7 %). Il n’est pas nécessaire de préciser qu’un tel modèle profiterait directement à 90 % de la population des États-Unis dont les revenus sont les plus faibles et permettrait un allègement réal de la dette privée accumulée. Mais sans doute cela ne serait pas assez « compatissant »aux yeux des conservateurs.

Redéfinir l’intérêt national des États-Unis

Dans aucun autre domaine le profil de Gore et celui de Bush ne sont apparus aussi différents que dans celui des relations internationales. Alors que le premier pouvait présenter une longue liste de succès commerciaux et diplomatiques en tant qu’envoyé spécial de Clinton, Bush n’était même pas capable de prononcer le nom des chefs d’État alliés. Mais Bush l’a emporté au cours du second débat entre les candidats sur la politique étrangère, avant tout en accentuant la nécessité de défendre les « intérêts nationaux » des États-Unis, opposés au « multilatéralisme » et aux « interventions humanitaires » de l’administration Clinton.

L’équipe formée par le Secrétaire d’État Powell, le Secrétaire de la défense Rumsfeld, la Conseillère à la sécurité Nationale Rice et le Représentant spécial pour le Commerce Zoellick constitue le secteur le plus solide du cabinet de Bush. Tous ont une longue expérience au sein des administrations de Reagan et de Bush père et partagent un ample consensus en ce qui concerne la politique extérieure. Loin de constituer un secret, ce consensus a été exposé en détail avant les élections (18).

Le concept d’« intérêt national » devient ici l’axe d’une politique réaliste, héritée directement du « nouvel ordre mondial » de Bush père, qui implique une conception impériale globale, mais non universelle, de l’hégémonie des États-Unis. Dans cette conception néolibérale, les valeurs de démocratie et de marché libre, considérées comme universelles, trouvent leur expression la plus pure aux États-Unis, centre du système international, et se diluent au fur et à mesure qu’on s’approche de la périphérie de ce système. L’ordre impérial et le progrès sont ici synonymes.

La mondialisation est considérée comme un processus objectif et naturel du développement du marché, qui bénéficie en premier lieu aux États-Unis, la seule économie qui influence l’ensemble du système. Mais cette mondialisation se confronte encore à des régions-continents protectionnistes (le Traité du libre commerce, l’Union européenne, la Chine et la Russie, le Japon et sa zone d’influence asiatique) qui doivent céder le pas, au travers de nouveaux rounds libéralisateurs qui vont embrasser tous les secteurs économiques, à une articulation de ces régions en un seul système économique mondial. Pour cela il est indispensable de renforcer la position des États-Unis dans la négociation, en augmentant sa puissance militaire, son contrôle sur sa propre région continentale (en amplifiant le Traité du libre commerce pour faire face aux accords du Mexique et du Mercosur avec l’Union européenne) et en réformant les instruments d’intervention tels le FMI et la Banque mondiale (19).

Mais l’expansion du marché et une nouvelle ère de prospérité économique impliquent des tensions tant intérieures — du fait des conséquences sociales de la modernisation — qu' extérieures, à la périphérie la plus retardée historiquement et culturellement. Cela nécessite une politique de gestion des intérêts des États-Unis au travers d’une somme d’équilibres régionaux en Asie-Pacifique, en Europe et au Moyen-Orient, où l’hégémonie des États-Unis doit être assurée au travers d’un système complexe d’alliances en Asie (en renforçant les pactes bilatéraux avec l’Australie et le Japon, la Corée du Sud et Taiwan ainsi que le sous-système de sécurité ASEAN), au Moyen-Orient par une hiérarchie de pactes bilatéraux (stratégiques avec l’Israël et l’Arabie Saoudite, de coopération avec la Jordanie et l’Égypte) et par l’OTAN en Europe.

Les États-Unis ne doivent intervenir que lorsque leurs intérêts stratégiques sont en jeu dans ces trois régions, en évitant l’extension excessive des responsabilités et les interventions — humanitaires ou non — à la périphérie. Ces dernières doivent être à la charge des puissances régionales alliées, dont par ailleurs la contribution économique et militaire à la gestion de l’ordre international sous hégémonie américaine doit être augmentée.

Les foyers de tension de ce système impérial résident dans le contrôle des trois grandes puissances régionales, qui ont des intérêts et des valeurs propres, en concurrence avec l’hégémonie des États-Unis dans leur propre sphère d’intérêts : la Russie, la Chine et l’Inde et une quatrième puissance, certes mineure, mais néanmoins essentielle — l’Iran. Les États-Unis doivent contenir et limiter l’expansion des intérêts nationaux de ces États en s’appuyant sur les rapports de force et les alliances régionales mais en même temps y favoriser les changements internes à travers leur intégration dans le système économique mondial. Un autre élément des tensions internationales réside dans les « États terroristes » — tels l’Iraq, Cuba, la Libye ou la Corée du Nord — dont les tentatives de déstabiliser le système international ne peuvent être contenues que par le blocus et le recours permanent à la force. Toujours selon l’administration Bush, les États-Unis doivent éviter que ces États ne puissent se doter des armes de destruction massive, tant par leur fabrication propre que du fait de leur dissémination, intéressée ou incontrôlée, par les puissances régionales comme la Chine ou la Russie.

De manière plus volontariste que réelle cette conception est supposée être en rupture avec la politique étrangère de Clinton et rétablir le lien avec les politiques étrangères de Reagan et de Bush père. Mais comme toute vision politique globale, cela n’est pas sans conséquences. En premier lieu en exagérant les critiques de certaines politiques de Clinton, le « réalisme » de la nouvelle administration Bush réduit ses propres marges de manœuvre. Ainsi la nouvelle administration accuse Clinton de n’avoir pas clairement défini la politique de contention de la Russie et de la Chine et de leur avoir fait des concessions excessives sur les terrains économique et géostratégique (en Tchétchénie et en Mer de Chine) ; d’avoir affaibli l’alliance avec les puissances européennes en ne définissant pas clairement les objectifs politiques et militaires de l’intervention des États-Unis en Iraq et au Kosovo; de n’avoir pas sauvegardé ses propres intérêts commerciaux en Amérique latine et en Asie face à la concurrence de l’Union européenne et aux politiques protectionnistes régionales comme celle du Premier ministre malais Mahatir ; et finalement, d’avoir été trop dépendant de l’opinion publique.

La réalité est en fin de compte bien plus simple : l’hégémonie nord-américaine s’appuie sur un statu quo qu’il sera toujours plus difficile de maintenir du fait des contradictions inter-impérialistes, de la réaffirmation des « intérêts nationaux » en concurrence au niveau régional, de la définition des zones d’influence privilégiées, de l’accumulation de la colère et des résistances du fait de la crise sociale et écologique du système. La première grande épreuve attend Bush au Moyen-Orient, du fait de la situation explosive en Palestine après l’échec du processus de paix et l’élection de Sharon. Pour le moment sa seule réponse a été de bombarder Bagdad, sans aucun respect pour toute la légalité internationale, puis d’envoyer dans la zone Colin Powell, principal responsable militaire de la guerre du Golfe, personne ne pouvant dire clairement dans quel but.

Le fils de la guerre des étoiles

Le renouveau de la puissance militaire des États-Unis, de façon à la rendre invulnérable, a été un autre axe central de la campagne présidentielle de Bush et un élément stratégique dans la conception de la politique extérieure de son administration.

Au cours de la campagne Bush et ses conseillers avaient accusé l’administration Clinton d’avoir dilapidé l’héritage militaire de Reagan et de Bush père par une série d’interventions militaires « humanitaires » à la périphérie (une tous les neuf mois), contraires à l’intérêt national, et par une réduction systématique du budget de la défense de 400 milliards à 295 milliards de dollars par an au cours des dix années passées. Une telle réduction a eu, selon Bush, une répercussion particulièrement sensible sur l’équipement militaire, sur les programmes d’entraînement et sur les salaires des militaires. Clinton aurait ouvert une dangereuse brèche dans la défense, rendant le pays vulnérable.

La proposition de renouveau militaire de Bush est un assemblage d’éléments distincts, souvent contradictoires, qui répondent plus à la somme des pressions des diverses composantes du complexe militaro-industriel qu’à une vision d’ensemble.

  1. En ce qui concerne la situation du personnel militaire, l’accusation lancée contre l’administration Clinton est pour le moins discutable. La période moyenne d’engagement a augmenté de 4 à 7 ans, comme le niveau d’instruction de la troupe et la sélection est plus sévère (35 % de renvoyés pendant la périodes des classes contre 25 % en 1989). La réduction des crédits a conduit à la réduction des divisions d’active et des brigades de réserve. Mais le Corps des Marines a été maintenu. En tenant compte de la doctrine Powell en vigueur, il est difficile de justifier la nécessité d’un plus grand nombre de divisions, déjà en surnombre. L’administration Clinton avait déjà crédité une augmentation de 4,5 milliards de dollars des salaires et pensions militaires et Bush s’est limité à y ajouter un milliard de dollars de plus, ce qui conduit à une augmentation linéaire finale de 7 %.
  2. En ce qui concerne le renouveau des équipements militaires, l’argument est plus substantiel. Depuis la guerre du Golfe l’armée nord-américaine a maintenu la même génération des systèmes d’armes, avec une réduction significative de leur nombre, sans que cela remette pour autant en cause sa domination quasi totale, tant technologique, que logistique et de puissance de feu sur tous les terrains de guerre potentiels.
Évolution des Forces armées des États-Unis
1990
2000
Armée de terre
Divisions actives
18
10
Brigades de réserve
57
42
Marine
Porte-avions actifs/(en réserve)
15(1)
11(1)
Escadres d’aviation/(en réserve
13(2)
10(1)
Sous-marins
91
55
Navires
206
116
Aviation
Escadres de combat actifs
24
12
Escadres de combat en réserve
12
7
Escadres de défense en réserve
14
4
Bombardiers
227
190
Corps de Marines
Forces expéditionnaires
3
3

(source : The Economist, 17 février 2001)

La pressions des divers corps d’armée et de l’industrie militaire pour un renouveau substantiel des équipements s’est accrue au cours des dernières années, surtout face aux perspectives de la récession et devant la concurrence des armements européens. Déjà sous l’administration Clinton les chefs d’état major avaient demandé une augmentation de 90 milliards de dollars par an durant dix ans pour renouveler les équipements, demande réduite à 5o milliards de dollars par la commission du budget du Congrès. Le coût du chasseur-bombardier invisible F-22 est estimé à 60 milliards, celle du Joint Strike Fighter à 250 milliards et celle de chaque nouveau sous-marin à 65 milliards de dollars.

La réponse de la nouvelle administration Bush, en plus de promettre immédiatement 26 milliards de dollars pour la recherche et le développement militaire, s’est pour le moment limitée à ordonner une « révision stratégique » de la politique de défense, chargeant de cela le vice-président Cheney, le Secrétaire de la défense Rumsfeld et le président de la fondation des études du Pentagone, Andy Marshall. Cette méthode n’a rien de particulièrement original, car sous l’administration Clinton il y eu deux révisions de ce type et les candidats démocrates Gore-Liberman avaient accepté les demandes d’augmentation de crédits formulées par le Pentagone. Mais l’orientation de la nouvelle administration Bush consiste à abandonner les plans actuels de modernisation des équipements (tels l’hélicoptère V-22 Osprey) et à procéder à une « révolution militaire » avec des armes intelligentes et robotisées de la « troisième génération », qui limitent au maximum les possibles pertes en cas de conflit, en rendant invulnérable le territoire des États-Unis devant les attaques d’armes de destruction massive potentielles des « États terroristes » et en renforçant la supériorité stratégique face à la Russie et à la Chine (20).

3. La décision visant à commencer à mettre en place la défense nationale contre les missiles (NMD), qui permettrait aux États-Unis de se défendre contre une attaque nucléaire et d’y répondre en annihilant son adversaire grâce à un parapluie de missiles antimissiles constitue un autre élément du projet de renouveau militaire de Bush. Ce projet, qui a vu le jour en tant que fantaisie de l’administration Reagan (la fameuse « guerre des étoiles »), a failli retrouver un écho sous l’administration Clinton lorsque le Congrès a demandé à une commission, présidée par Rumsfeld, de réaliser une étude de la vulnérabilité nucléaire des États-Unis. La commission Rumlsfeld a publié son rapport en 1998, assurant que cinq ans plus tard l’Iran, l’Iraq ou la Corée du Nord pourraient acquérir la capacité d’attaquer le territoire des États-Unis avec des missiles nucléaires. Le directeur de la CIA, George Tenet, s’est vu obligé de démentir publiquement ces prédictions. Mais au début 1999 Clinton a approuvé le développement d’un système limité de 100 missiles NMD en Alaska, en vue de protéger la Côte ouest des États-Unis d’une éventuelle attaque nord-coréenne. Les essais du système se conclurent par un échec, mais l’industrie aérospatiale avait obtenu des contrats substantiels et le projet fut silencieusement mis en place avant la campagne électorale (21).

Si l’arsenal nucléaire stratégique et les négociations sur sa limitation avaient été le symbole du statut de superpuissances des États-Unis et de l’URSS au cours de la guerre froide, permettant leurs coexistence du fait de leur capacité mutuelle de destruction, la nouvelle administration Bush voudrait que la NMD soit le signal de son hégémonie indiscutable au sein du nouvel ordre mondial néolibéral, lui garantissant une capacité unilatérale de destruction garantie. Cela suppose effectivement une rupture avec le passé, car la NMD est incompatible avec le Traité AMB de 1972, qui interdit expressément le développement de ce type de défense stratégique, qu’elle remet en question les Accords Start I et II de réduction des têtes nucléaires approuvés par la Douma russe et qu’elle sépare la défense nucléaire des États-Unis de celle de ses alliés de l’OTAN.

Comme l’a signalé le porte-parole du Ministère de la défense russe, le général Ivashov, la NMD ne peut être orientée en réalité que contre la Russie et la Chine, les seules puissances disposant d’une capacité nucléaire réelle pouvant menacer les États-Unis, quel que soit le coût d’une telle destruction. Et pour démontrer l’inefficacité d’un tel projet de défense, qui ouvrirait une nouvelle course aux armements ou obligerait la Chine et la Russie à accepter leur subordination stratégique, la Russie a lancé simultanément le 16 février trois missiles d’une portée de plus de 6 000 km — l’un depuis un sous-marin immergé dans la Mer de Barents, l’autre depuis le cosmodrome de Plesetsk et le troisième depuis un bombardier stratégique Tu-25 — ainsi que deux missiles tactiques depuis un bombardier Tu-22. Un mois plus tôt, apprenant les plans de la nouvelle administration Bush, Poutine et Jiang Zemin ont annoncé la négociation d’un traité d’association stratégique entre la Russie et la Chine en vue de coordonner leurs programmes militaires et spatiaux, dont la signature devrait avoir lieu au milieu de l’année 2001 à Moscou (22).

La réticence des alliés européens envers le projet NMD se fonde non seulement sur le fait que ce projet implique une claire dissociation des intérêts stratégiques au sein de l’OTAN, subordonnant ceux de l’Union européenne comme secondaires — au moment même où l’Union tente de convaincre ses opinions publiques des avantages supposés d’une force européenne de réaction rapide de 60 000 hommes au sein de l’OTAN — mais surtout parce que sa mise en œuvre implique une intervention étatique massive en faveur de l’industrie aérospatiale et militaire des États-Unis à un moment de concurrence exacerbée avec le secteur aérospatial et militaire européen concentré récemment au sein de l’EADS. Quand le Secrétaire général de l’OTAN, le britannique George Robertson, a visité Moscou le 20 février dernier, Poutine lui a proposé de partager avec l’Union européenne un système mobile NMD de 300 missiles, bien moins cher et efficace, capable de se déployer rapidement aux frontières des dits « États terroristes ». Mais la visite de Blair à Washington commence à ouvrir la première grande brèche dans les réticences européennes, en échange de la participation de l’industrie britannique dans les contrats de développement de la NMD (23).

Bien que la mise en pratique effective du projet de la NMD se perde dans les brumes du futur, ses effets économiques comme ses effets politiques sont immédiats. Si la « révolution militaire » et les « armes de la troisième génération » nécessitent une augmentation annuelle des coûts de la défense de 3 % à 4 % du PIB, les premiers crédits du développement de la NMD supposent d’ajouter annuellement à cette augmentation 18 milliards de dollars, ce qui conduira à dépasser le niveau des coûts militaires atteints sous l’administration Reagan. Si l’excédent budgétaire au cours des prochaines dix années atteint les quelque 6 billions de dollars, dont il faut déduire la réduction d’impôts promise par Bush de 1,6 billions de dollars, les crédits militaires vont consommer plus de la moitié de l’excédent restant en un gigantesque plan néo-keynesien qui fera du complexe militaro-industriel le principal moteur de l’économie des États-Unis (24).

Notes

* « Mon nom est Dubya et je suis le fils de mon père »

** G. Buster est membre de la rédaction de la revue espagnole Viento Sur, dont nous traduisons cet article de son n°55 de mars 2001.

  1. Après un mois de batailles juridiques autour du décompte des voix dans l’État de Floride, dont le gouverneur est le frère de George W. Bush, on a appris que deux périodiques locaux, Orlando Sentinel et Miami Herald, se sont livrés à un examen indépendant des 6 000 votes rejetés dans une des circonscriptions litigieuses et des 185 000 autres dans l’ensemble de l’État. La conclusion des deux périodiques est que Gore a obtenu la majorité dans les deux cas, au niveau de l’État de Floride par plus de 23 000 voix. La victoire supposée de Bush en Floride fut obtenue par 537 voix.
  2. Pour une analyse de cette expansion économique on peut se reporter à Robert Brenner, The Boom and the Bubble : The US Economy Today, Verso, Londres.
  3. L’indice de Gini permet de caractériser la plus ou moins forte concentration d’un caractère dans une population. Il sert ainsi à indiquer l’égalité absolue du dit caractère (indice 0) ou sa concentration absolue, lorsque le caractère étudié (ici les revenus ou le patrimoine) est concentré dans les mains d’une seule personne (indice 1). Cf. World Bank, World Developpement Report 2000/2001 pour les comparaisons des indices de Gini et des indices de la pauvreté. Pour les données concernant les revenus et le patrimoine aux États-Unis, cf. The Economic Policy Institute, The State of Working America 2000/2001, Washington DC <www.epinet.org>.
  4. Cf. Doug Henwood, Wealth News, <www.panix.com/~dhenwood/Wealth_distrib.htlm>
  5. Pour les autres sondages d’opinion on peut se reporter à l’excellent résumé réalisé par l’Economic Policy Institute, The Pulse on Election Issues, <www.epinet.org/pulse/electionanalysis.htlm>
  6. La situation pénitentiaire, qui reflète la violence quotidienne de ce qu’on nomme la démocratie américaine, est particulièrement scandaleuse. 2 millions de personnes sont incarcérées, 3,2 en liberté provisoire et 685 000 en liberté sur parole, ce qui donne un total de 5,7 millions de personnes soumises à une mesure de restriction des libertés (six fois plus que dans l’Union européenne). Les Noirs représentent 38 % de la population carcérale. 32 % des jeunes Noirs de moins de 30 ans subissent une des formes de restriction des libertés. Comme toute condamnation implique une suspension des droits civiques et du droit de vote, l’effet des condamnations sur le résultat électoral est significatif, en particulier en ce qui concerne les secteurs les plus pauvres de la population. En Floride 700 000 personnes sont dans une telle situation, ce qui a pesé lourdement sur le résultat électoral. La réforme de Clinton était basée sur trois principes : « la perpétuité à la troisième condamnation », « l’accomplissement au minimum de 85 % de la sentence » et « la tolérance zéro ». A part l’augmentation du nombre de personnes condamnées, son influence sur la criminalité a été insignifiante. Cf. David Ladipo, Imprisoned America, New Left Review, janvier/février 2001.
  7. Cf. Peter Gowan, The Global Gamble, Verso, Londres, pour une description détaillée (réalisée d’un point de vue de gauche) de l’évolution de la diplomatie économique de Clinton. Au sujet de l’épuisement de cette diplomatie à Seattle et des perspectives possibles pour Bush on se reportera avec intérêt à l’article du correspondant du New York Times à la Maison Blanche, David E. Sanger, A Grand Trade Bargain, Foreign Affairs, janvier/février 2001, qui fait une proposition similaire à celle du Commissaire européen Pascal Lamy.
  8. La « doctrine Powell » établit une série de conditions précises pour l’emploi des troupes nord-américaines dans les conflits périphériques, limlitant cet emploi à la défense des intérêts stratégiques des États-Unis et le conditionnant à un faible nombre de pertes propres, obtenu grâce à l’usage massif de nouvelles technologies militaires. Cf. Colin L. Powell, US Forces : Challenges Ahead, Foreign Affairs, hiver 1992-1993. Son principal objectif politique interne est d’éviter un nouveau « syndrome de Viêt-nam ». D’où l’importance politique du mouvement contre l’utilisation des armes à uranium appauvri et ses effets sociaux.
  9. Pour un bilan de la politique extérieure de Clinton par un de ses principaux inspirateurs cf. Samuel R. Berger, A Foreign Policy for the Global Age, Foreign Affairs, novembre/décembre 2000.
  10. Cf. James Q. Wilson, On Character, Free Press 1999 ; Myron Magnet, The Dream and the Nightmare : The Sixties Legacy to the Underclass, Encounter Books, 1999 ; Marviw Olasky, Compassionate Conservatism (avec une préface de George W. Bush), Free Press, 2000. L’objectif de ces auteurs est de rendre compatible une politique économique néolibérale, de réduction et de privatisation des coûts sociaux, avec un corporatisme religieux — peu différent du fondamentalisme islamique — qui renforce le contrôle social au travers des institutions considérées comme « naturelles » et « porteuses des valeurs universelles » (la famille, l’église…) au détriment de celui des associations volontaires sensées articuler les intérêts « particuliers » tels les syndicats. Il faut signaler que Gore et les autres « nouveaux démocrates » partagent pour l’essentiel cette vision et que Clinton a initié dès son premier mandat une réforme de la protection sociale allant dans le même sens, ce qui a préparé le terrain pour l’épanouissement du « conservatisme compatissant ».
  11. Deux raisons semblent justifier la nomination de Delulio et non de Olasky à ce poste. D’une part Delulio est catholique et l’Église catholique est la principale organisation caritative aux États-Unis, avec un budget de 2,3 milliards de dollars dont les 2/3 sont d’origine gouvernementale. D’autre part Delulio est un « nouveau démocrate » et c’est en puisant dans ce camp que Bush espère construire son consensus « bipartidaire ».
  12. Il y a plus de 300 000 congrégations religieuses aux États-Unis. 91 % d’entre elles offrent une sorte de service social, bien que seulement 10 % de ces programmes vont au-delà de la stricte charité (nourriture ou vêtements pour les pauvres) et peuvent être considérés comme relevant de la protection sociale ou de la lutte contre la pauvreté. Les tentatives d’élargir ce type de programmes au Mississippi et en Indiana, avec des contrats directs entre le gouvernement de l’État et les congrégations, furent un échec retentissant du fait de manque de formation professionnelle du personnel impliqué. On se reportera avec intérêt à la critique parue dans The Economist(3 février 2001) de ce « conservatisme illustré ».
  13. Cité par Stephanie Simon, Thompson’s welfare reforms cut rolls but also safety net, Los Angeles Times, 12 janvier 2001.
  14. Cf. l’impressionnant article de Louis Dubose, Bush’s Hit Man, The Nation, 5 mars 2001.
  15. Lexington, Alan Greenspan, Fiscal Fiddler, The Economist, 3 février 2001.
  16. The Pulse on Election Issues, op. cit.
  17. Eileen Applebaum et Richard B. Freeman, Declare a Prosperity Dividend, <www.epinet.org/Issuebriefs/ib150.htlm>
  18. Cf. Condoleezza Rice, Campaign 2000 : Promoting the National Interest, Foreign Affairs, janvier-février 2000 ; Robert B. Zoellick, A Republican Foreign Policy, Foreign Affairs, janvier-février 2000.
  19. Une semaine avant la ... de Bush, le Financial Times a consacré son éditorial du 11 janvier 2001 pour souligner l’importance de la continuité de la diplomatie commerciale et mettre en garde contre les dangers d’un retour au protectionnisme aux États-Unis face à la récession ou d’une recherche de négociations commerciales bilatérales régionales. La nomination de Zoellick, comme l’annonce d’un nouveau round de négociations coordonnées avec Pascal Lamy de l’Union européenne ont mit fin à ces spéculations.
  20. New Arms for a New World, The Economist, 17 février 2001.
  21. Michael T. Klare, Rumsfeld : Star Warrior Returns, The Nation, 29 janvier 2001.
  22. John Pomfret, Beijing and Moscow to Sign Pact, The Washington Post, 13 janvier 2001.
  23. Thomas E. Ricks, Strike Force, Missile Defense Splits US, Allies, The Washington Post, 5 février 2001.
  24. L’Histoire a démontré à de nombreuses reprises le danger qui réside dans l’utilisation du secteur des armements en tant que locomotive de l’économie. Le danger dans ce cas est plus sibyllin, car aucun autre pays n’est en condition d’assumer une course aux armements avec les États-Unis, qui prétendent limiter autant que possible le transfert à l’étranger des armes de la dernière génération. Dans ces conditions, une fois le marché intérieur saturé, la seule solution rentable serait une nouvelle modernisation… ou l’utilisation des armes accumulées. Les États-Unis s’apprêtent à commencer une nouvelle course aux armements… avec eux-mêmes.