États-Unis / Économie

Après le boom : un diagnostic

par Robert Brenner *

 

[ATTENTION : Cet article comporte deux tableaux et six graphiques qui malheyreusement ne peuvent être reproduits ici… vous les trouverez dans la version "papier" d'Inprecor]

 

La longue expansion économique américaine est terminée. Quelle que soit l’évolution de l’actuelle récession, le retour aux conditions du boom de la seconde moitié de la décennie 1990 n’est pas probable. Il pourrait même s’avérer difficile d’éviter une très faible croissance, voire une stagnation, si ce n’est pire.

La raison la plus générale pour laquelle l’économie mondiale, y compris sa composante dominante, l’économie des États-Unis, est confrontée à de mornes perspectives tient à son échec à dépasser définitivement, au cours de l’expansion des années 1990, la longue période récessive qui l’a marquée depuis le début de la décennie 1970 jusqu’au début de la décennie 1990. La surcapacité et la surproduction menant à une faible rentabilité du secteur industriel international ainsi que l’échec des tentatives successives des gouvernements et des entreprises de les contrecarrer ont été fondamentalement responsables de la stagnation continuelle à l’échelle du système tout entier et il n’y a toujours pas de signes évidents que ce problème ait été surmonté. L’importante baisse du taux de profit entre 1965 et 1973, et l’échec des tentatives pour le récupérer, ont conduit à un ralentissement de la croissance des investissements et de la production durant deux décennies dans la majeure partie de l’économie mondiale, se manifestant par une productivité et un accroissement des salaires des plus réduits ainsi que par un niveau élevé du chômage.

Un hausse significative du taux de profit industriel entre 1985 et 1995 a initialement fourni une base réelle pour le boom nord-américain des années 1990. Mais la hausse de la rentabilité aux États-Unis et, finalement, la croissance économique nord-américaine allaient de pair avec — et dans une certaine mesure étaient provoquées par — la baisse de la rentabilité et la profonde récession dans la majorité du monde capitaliste développé, y compris au Japon et en Europe occidentale, au cours de la première moitié de la décennie 1990.

Le ralentissement économique sérieux dans la majeure partie du monde capitaliste et la menace d’une crise perturbatrice qu’il impliquait ont obligé les États-Unis à un renversement fondamental de leur politique économique, passant d’un dollar faible à un dollar fort. En retour cela a limité la croissance américaine conduisant, au cours de la seconda moitié de la décennie, à une baisse significative du taux de profit industriel, sapant ainsi le fondement de la reprise aux États-Unis.

Mais bien que la rentabilité des entreprises commençait à décliner entre 1995 et 2000 — et face à ce déclin — le marché boursier a décollé, entamant le plus grand saut de son histoire, augmentant ainsi massivement les actifs comptables des entreprises et la valeur du dollar. “L’effet richesse” de la valorisation des actions a ainsi été capable de remplacer la reprise de la rentabilité industrielle en tant que principal moteur de l’économie. Les entreprises ont constaté que leurs actions surévaluées leur garantissaient un accès quasiment illimité au financement. Sur cette base elles furent capables de soutenir un puissant boom des investissements, permettant la poursuite de l’expansion de la première moitié de la décennie 1990.

Néanmoins la béance croissante apparue entre le prix des actions et le taux de croissance d’une part et la rentabilité déclinante d’autre part, ne pouvait persister longtemps. Dès la mi-2000, l’une après l’autre les firmes qui avaient mené le boom, en particulier dans le secteur de la technologie, des médias et des télécommunications (TMT), ont connu une chute des profits, provoquant l’effondrement du marché boursier. “L’effet richesse” de la valorisation des actions s’est alors inversé : les entreprises ont constaté qu’il est beaucoup plus difficile de trouver des financements et ont dû réduire leurs investissements, entraînant l’économie vers le bas.

Le problème primordial cependant est l’immense excès des capacités de production que les entreprises ont acquis lors de la flambée du marché boursier, se servant de leur richesse comptable pour développer leurs usines et leurs équipements de manière ne pouvant nullement se justifier par leurs rendements, car leur taux de profit industriel était déjà en chute libre. Aujourd’hui les entreprises se retrouvent avec trop de capacités de production et une production trop grande qu’elles sont incapables de vendre à des prix leur permettant un profit adéquat, voire un profit quelconque.

La rentabilité industrielle, qui avait déjà régressé de manière significative entre 1997 et 2000, a plongé en 2000-2001, provoquant une crise profonde du secteur industriel. Cela a mis en mouvement la classique spirale déclinante : le déclin des investissements (réduction des commandes des moyens de production) faisant croître le chômage, qui en retour produit une réduction de la demande des biens de consommation, ce qui conduit à des faillites et à l’accroissement des dettes impayées, provoquant une nouvelle baisse des investissements et ainsi de suite.

Avec l’aggravation de la récession américaine, la croissance de la demande des États-Unis s’est brutalement arrêtée et le reste de l’économie mondiale, profondément dépendante des importations nord-américaines, a suivi les États-Unis dans la récession. La contraction de l’économie internationale a en retour provoqué le déclin des exportations des États-Unis, renforçant la récession. On a ainsi observé un renforcement mutuel de la récession avec la plus grande baisse des investissements aux États-Unis entre l’année commençant au second semestre 1999 et l’année commençant au second semestre 2000.

Au cours de l’année 2001 la Réserve Fédérale des États-Unis a réduit les taux d’intérêt à une vitesse record et jusqu’à un niveau sans précédent. Cela a conduit les ménages à accroître encore leur endettement pour augmenter rapidement leurs dépenses. Quant aux entreprises, elles ont été encouragées à reconstituer leurs stocks. La spirale déclinante a été arrêtée, du moins pour l’instant, et le produit intérieur brut (PIB) a augmenté de manière notable au cours du premier trimestre 2002.

Il n’en reste pas moins que la rentabilité des entreprises est restée à son niveau le plus bas depuis près de vingt ans, que l’investissement continue à plonger de manière alarmante, que les exportations ne se sont pas relevées et que — reflétant tout cela — la Bourse ne parvient pas à se redresser. L’avenir de l’économie reste ainsi incertain. Le but de cet article est de fournir les fondements d’une meilleure compréhension de ce qui va se passer.

 

I. Les légendes du boom : l’histoire officielle

 

L’histoire officielle standardisée du boom nord-américain commence par la “nouvelle économie”. Elle se concentre sur le supposé génie unique de l’économie des États-Unis. Si seulement les autres pays avaient suivi le modèle américain, les problèmes de l’économie mondiale auraient disparu. Mais ce bilan ne peut dresser l’image idéale qu’en se concentrant sur les cinq années du boom, entre 1995 et 2000, gommant le contexte historique et omettant toute comparaison, ignorant les faiblesses sous-jacentes de ce boom et extrayant l’économie états-unienne du système mondial auquel elle est indissolublement liée et qui, en fin de compte, l’a fait plonger.

 

La Nouvelle Économie comme idéologie de la fuite en avant du marché boursier

Selon la version officielle, conservée aussi bien dans le Rapport économique du Président 2001 établi par le Conseil des experts économiques (publié au début 2001 !) que dans le discours d’Alan Greenspan (disponible sur le site web de la Réserve Fédérale), l’économie américaine a compté sur ses marchés ouverts et ses institutions financières/entrepreunariales — en particulier sur ses sociétés de capital-risque hautement développées, ses start-up de haute technologie et par-dessus tout sur son marché boursier — pour entamer une nouvelle époque qui au travers de la révolution dans la technologie de l’information mettrait une fin définitive à la longue période de stagnation. Cette longue stagnation des années 1970 et 1980 était ainsi supposée être provoquée par le soudain épuisement (non expliqué ni même prouvé) de l’innovation qui a suivi le boom de l’après-guerre, apparemment responsable du ralentissement à long terme de la croissance de la productivité. Mais avec la disponibilité également soudaine des technologies de la “Nouvelle Économie” au début des années 1990, poursuit la fable, les firmes capables de mobiliser “le capital intangible” — sous la forme d’esprit d’invention, de compétence, d’organisation etc. — ont été présentées comme disposant d’une rentabilité potentielle sans précédent. Les sociétés de capital-risque ont ainsi été ostensiblement motivées pour financer des démarrages à haut risque d’entreprises de haute technologie lorsque les actions de celles-ci ont été introduites en Bourse. Les parts de ces entreprises, supposées infiniment rentables, ont été proposées aux investisseurs enthousiastes à l’idée de les payer avec des dollars forts. Pour les mêmes raisons les banques se sont précipitées pour leur offrir des prêts.

Comme le président de la Réserve Fédérale, Alan Greenspan, n’a jamais cessé de l’expliquer, la promesse des gains de productivité de la “Nouvelle Économie”, en gonflant le taux de profit espéré, a tiré le prix des actions vers le haut. Les valeurs des actions des entreprises naissantes (les start-up) — en particulier dans le secteur de la technologie, des médias et des télécommunications — leur ont ouvert l’accès aux financement, leur permettant d’augmenter leurs investissements (“l’effet richesse”). L’accélération de l’accumulation du capital rendait possible une croissance de la productivité encore plus rapide. Ce qui augmentait encore l’expectative des profits potentiels, entraînant le prix des actions vers le haut, tirant toujours plus vers le haut l’investissement… Voilà ce que le président Greenspan n’a pas hésité à présenter comme « le cycle vertueux » de l’expansion économique, centré sur le marché financier et le capital-risque.

Dans ce récit la stupéfiante plus-value boursière lors de l’introduction en Bourse de la société Netscape en août 1995 annonçait le potentiel énorme de la “Nouvelle Économie”. En se tirant mutuellement vers le haut, le marché boursier et le boom économique apparaissaient ainsi comme devant mettre en marche un mouvement perpétuel. Cette synergie entre la Bourse et l’économie réelle produisait ce que le Conseil des experts économiques a insisté pour appeler « les bénéfices extraordinaires de la performance » de 1995-2000 (Le rapport économique du Président 2001, p. 23).

 

Le boom tiré par la bulle

En réalité les performances de l’économie américaine au sommet du boom, de 1995 à 2000, bien que supérieures à celles de toute autre période quinquennale depuis le début de la longue stagnation en 1973, n’étaient pas si extraordinaires. En termes d’indices habituels, les performances de l’économie américaine au cours de ces cinq années étaient inférieures à celles des vingt-cinq années qui ont suivi la guerre, 1948-1973, quant à l’accroissement de la productivité, prétendument source de la percée économique américaine, il était de 15 % inférieur.

 

TABLEAU ICI

“L’économie américaine, deux périodes : 1948-1973 et 1995-2000”

 

Cependant, le boom des années 1990 avait un réel fondement et il aurait très bien pu aboutir au dépassement de la longue période récessive, tant à l’échelle intérieure qu’à l’échelle internationale. Mais le fait saillant de l’expansion économique nord-américaine, particulièrement de 1995 à 2000, c’est qu’elle était sans cesse plus dépendante de la frénésie du marché boursier, et non le contraire, car elle n’était pas soutenue par la hausse réelle du taux de profit. Les institutions entrepreunariales/financières des États-Unis, avec l’indispensable assistance de la Réserve Fédérale, ont créé une bulle plus qu’un boom.

Les sociétés de capital-risque ont fourni un financement énorme aux entreprises de haute technologie qui venaient d’apparaître (les start-up). Mais leur contribution fut minime à la fin des années 1990, lorsque les prix des actions approchaient de leur sommet. A ce moment elles ne dépendaient plus pour le retour de leurs investissements dans ces entreprises de leur potentiel productif actuel ni de leur faible capacité à générer des profits. Au lieu de cela elles pouvaient tirer profit de la vente des parts de ces start-up, dont les actions avaient été démesurément gonflées lors de leur introduction en Bourse. (Le rapport économique du Président 2001)

Certains des démarrages de ces entreprises ont été également largement financés par leurs capitaux propres ainsi que par l’achat de leurs parts par d’autres entreprises du secteur des nouvelles technologies et de l’information, plus anciennement établies. Mais ces engagements n’étaient pas fondés sur la rentabilité des start-up en question, fondée sur leur avance technologique, mais plutôt par la montée en flèche des prix de leurs actions, conduite par la spéculation. La majorité des firmes de commerce électronique (E-business) n’ont jamais réalisé de bénéfices ; et même les entreprises technologiquement en pointe, au cœur de la “Nouvelle économie”, des médias et des télécommunications (TMT), ne pouvaient garantir des bénéfices comparables au niveau atteint par le prix de leurs actions.

Les entreprises s’étaient engagées dans un énorme boom des investissements et pouvaient ainsi accélérer la croissance de la productivité. Mais cela n’était possible que parce que l’envolée des prix de leurs actions avait facilité leur accès aux capitaux, et non parce que la “Nouvelle économie” les avait rendues capable d’accroître leur rendement financier. Un gouffre croissant entre le prix des actions et la rentabilité de leur production, qui avait permis l’expansion, constituait la faiblesse fatale de celle-ci et a conduit en 2000-2001 à son arrêt brutal. C’est un point sur lequel il nous faudra revenir.

L’économie des États-Unis ne pouvait pas assumer sa rentabilité et poursuivre son élan au- delà de la mi-2000 parce que, en dernière analyse, elle était restée inextricablement liée à l’économie mondiale toujours en stagnation du fait de la perpétuation et même de l’exacerbation de ses surcapacités de production et de sa surproduction. La faiblesse sous-jacente du système dans son ensemble, et de sa composante américaine, a été manifeste du fait que, au cours du cycle des années 1990, les performances économiques des économies capitalistes développées prises ensemble n’étaient nullement supérieures à celles des années 1980, comme en témoignent tous les indicateurs standard : la croissance du PNB, le revenu par habitant, la productivité du travail, les salaires réels et le niveau du chômage. Et les performances des années 1980 étaient moins bonnes que celles des années 1970, qui elles-mêmes ne pouvaient approcher celles des années 1960 et 1950.

On peut formuler cela d’une autre façon. Même sous leur forme néolibérale les mesures restaurant le marché n’ont jamais été totalement mises en œuvre après 1980 et l’économie du centre capitaliste a été de moins en moins capable de délivrer des marchandises, particulièrement aux larges couches périphériques de sa population. Dans l’ensemble du monde capitaliste avancé la croissance des salaires au cours de la dernière décennie est tombée à son niveau le plus bas de la période de l’après-guerre, le taux de chômage a atteint des sommets (en dehors des États-Unis) et l’État-providence s’est contracté, même si cela eut lieu à des vitesses différentes. Tout cela s'est produit malgré l’énorme stimulation artificiellement communiquée à l’économie mondiale par le boom américain gonflé par la bulle.

 

TABLEAU ICI

“Dynamisme économique déclinant

1960-69 ; 1969-79 ; 1979-90 ; 1990-95 ; 1995-2000 ; 1990-2000

 

II. Reprise américaine et stagnation internationale, 1985-1995

 

Étant donné que l’économie mondiale s’est avérée incapable au cours de la décennie écoulée de dépasser sa longue période dépressive, cette dernière doit rester le point de départ de toute analyse de sa trajectoire récente et future. A cet égard, l’histoire réelle s’oriente dans une direction opposée au discours officiel. Ainsi il y a peu d’indices prouvant une régression du progrès technologique et une apparition massive des nouvelles inventions dans les années 1970 et 1980. Par contre il y a des preuves irréfutables de la poursuite du déclin de plus en plus profond de la rentabilité, particulièrement dans le secteur industriel américain et international. Ce dernier a provoqué, à la longue, un ralentissement durable de l’accumulation du capital, a ralenti les investissements et est largement responsable du ralentissement de la productivité et de l’innovation à l’échelle du système mondial.

 

Le long déclin

On peut résumer la situation de la fin des années 1960 et du début des années 1970 en disant de manière schématique que l’intensification de la concurrence internationale, conduite en particulier par l’entrée massive sur le marché international des producteurs à bas coût de main-d’œuvre, en particulier japonais, mais aussi ouest-européens, a mis fin au long boom de l’après-guerre. Cela a conduit à la surcapacité et à la surproduction systémique et a provoqué une chute de la rentabilité de la production industrielle à l’échelle internationale, faisant baisser brutalement le taux de profit dans les économies capitalistes avancées dans leur ensemble. Les réductions significatives du taux de profit industriel ont atteint les États-Unis d’abord au cours de la seconde moitié des années 1960, tirant vers le bas le taux de profit moyen des économies du G7 prises ensemble. Avec la sérieuse dévaluation du dollar au début des années 1970 et la réévaluation correspondante du yen et du deutsche mark, le Japon et l’Allemagne ont connus à leur tour une baisse significative du taux de profit.

Au cours des années 1970 la surcapacité et la surproduction se sont en réalité accrues. A l’échelle de l’économie mondiale les entreprises ont eu tendance à répondre aux problèmes de concurrence et de rentabilité en intensifiant les investissements dans leurs secteurs traditionnels, plutôt qu’en se diversifiant. Il en était ainsi parce qu’elles possédaient des montants énormes de “capital propre” — des liens avec les fournisseurs et les clients et avant tout toutes les moyens technologiques — qu’il ne pouvaient employer dans d’autres secteurs. Mais le résultat fut de reproduire et d’exacerber le problème initial. En même temps les entreprises basées dans les nouvelles économie en voie de développement en Asie — et, jusqu’à un certain point, au Brésil, au Mexique et ailleurs — ont considéré pouvoir s’imposer dans certains secteurs déjà touchés par les surcapacités en préservant leurs taux de profit ; ce qui a exacerbé la situation initiale. Seules les subventions publiques de la demande, découlant du principe keynésien du déficit, ont empêché une crise profonde au cours des années 1970.

 

ICI Graphique

“Taux de profit net industriel et non industriel non agricole aux Etats-Unis 1948-1999”

 

ICI Graphique

“Taux de profit net industriel

Allemagne, Japon et Etats-Unis 1948-1999”

 

Au début des années 1980, afin de combattre l’inflation et de restaurer le taux de profit, les États-Unis et les autres États capitalistes avancés ont cherché à combattre la surcapacité internationale et la surproduction — léguées par l’ère keynésienne — en recourant à des hauts taux d’intérêts et à une politique d’austérité exacerbée. Ces mesures avait pour but en premier lieu de développer le chômage pour réduire la croissance des salaires. Mais elles devaient également détruire les moyens de production coûteux et peu rentables, qui tiraient le taux de profit vers le bas. Néanmoins le résultat immédiat de leur mise en œuvre fut l’éruption de la crise de la dette du Tiers-Monde accompagnée d’une sérieuse récession aux États-Unis, menaçant de s’aggraver en dépression. Le keynésianisme a dû être réintroduit sous la forme vengeresse des dépenses militaires massives de Reagan et de réductions d’impôts pour les riches.

La combinaison des hauts taux d’intérêts et des grands déficits des budgets qui a prévalu aux États-Unis a été indispensable pour remettre en route les économies capitalistes avancées. La majorité de ces économies avait sérieusement réduit les salaires et les dépenses sociales, réduisant ainsi la demande intérieure et les rendant très dépendantes des exportations et, en dernière analyse, du stimulant des dépenses américaines. Néanmoins cette politique économique américaine a aussi ralenti l’expulsion du marché des usines, des équipements et des travailleurs à haut coût de production, ce qui restait indispensable pour restaurer les bénéfices et — surtout — relever les taux de profit réels. Les États capitalistes avancés ne voulaient visiblement pas supporter le genre de sévère crise qui, dans le passé, servait à éliminer les biens de production et la main-d’œuvre superflus et à créer ainsi les conditions d’un nouveau démarrage économique. Mais le prix de cette stabilité économique fut l’envolée du coût des emprunts, qui, combiné avec les taux de profit toujours bas, a pesé sur l’accumulation du capital et la croissance économique, qui sont restés très dépendants des déficits budgétaires jusqu’à la fin de la décennie.

Face au potentiel si limité de retours sur les investissements dans les nouvelles usines et les nouveaux équipements, le capital s’est brusquement tourné au cours des années 1980 vers la sphère financière. Mais alors que l’économie réelle continuerait à dégager de faibles surplus, il n’était pas facile de profiter des placements financiers ou de la spéculation, à l’exception de l’aide gouvernementale directe ou indirecte — par exemple au travers des bons du trésor à haut taux d’intérêt ou en exploitant les occasions de corruption apparues avec les programmes gouvernementaux de dérégulation et les programmes de privatisation. A la fin de la décennie l’énorme bulle de l’immobilier commercial s’est brusquement dégonflée. Les fusions et la manie d’acquisitions — certainement l’aspect central de l’expansion financière des années 1980 — se sont également effondrées dans l’ignominie. Les entreprises lourdement endettées et les banques gravement déstabilisées se sont ainsi trouvées en situation précaire, prolongeant et approfondissant la récession en 1990. La stagnation économique s’est ainsi perpétuée au début de la nouvelle décennie.

 

Le rétablissement industriel américain

Dans le contexte des taux de rendement toujours très réduits et de la lente croissance internationale entre 1986 et 1995 le secteur industriel américain, et ainsi l’économie privée dans l’ensemble, a réalisé un saisissant rétablissement de la rentabilité et, en fin de compte, de vitalité. Il l’a fait en prenant pour modèle ses principaux rivaux internationaux en Allemagne et au Japon, réalisant une reprise puissante de sa compétitivité internationale et des exportations. Mais les fabriquants américains n’ont pas augmenté leur compétitivité et leur rentabilité en intensifiant leurs investissements pour accroître leur productivité — du moins pas avant les dernières années de la période en question. Ils l’ont fait au moyen de mécanismes capitalistes classiques en dépoussiérant les moyens de production et de redistribution des revenus de tout ce qui en accroissait les coûts et diminuait les bénéfices, au détriment à la fois du travail et de leurs rivaux étrangers.

Au cours du cycle récessif prolongé, qui s’est étendu depuis la première moitié des années 1980 jusqu’au premier tiers des années 1990, les entreprises américaines se sont défait d’une masse de moyens de production coûteux et faiblement bénéficiaires, particulièrement de la main-d’œuvre, entamant ainsi une reprise de la productivité industrielle sans l’aide d’une croissance des investissements. Ils ont bénéficié aussi du blocage des salaires, pratiquement constant durant une décennie après 1985, et des exemptions fiscales de l’administration Reagan qui leur ont permis de réduire brutalement la part de leurs profits consacrée aux impôts. Au cours de la même période ils ont également bénéficié de la dévaluation du dollar de l’ordre de 40 à 60 % par rapport au deutsche mark et au yen. Ce réalignement monétaire a eu l’effet d’un coup de tonnerre dans un ciel serein, lorsqu’en 1985 les États-Unis ont obligé leurs principaux alliés et rivaux d’accepter les Accords de la Plaza, qui ont provoqué la chute du dollar des hauteurs où il planait au cours de la première moitié de la décennie. Finalement, l’administration Clinton arrivée aux affaires en 1993, a commencé à équilibrer le budget. Ce faisant elle a réduit la croissance de la demande globale, aidant ainsi à réduire à la fois l’inflation et les taux d’intérêt à long terme, améliorant encore la compétitivité et accroissant encore la pression sur les salaires.

Entre 1985 et 1995 le secteur industriel des États-Unis à relevé son taux de profit de près des deux-tiers. Il a ainsi permis de redresser la rentabilité de l’économie privée dans l’ensemble à son niveau de 1973, pour la première fois en vingt ans. Le décollage de la rentabilité industrielle américaine était profondément dépendant d’un extraordinaire rétablissement de la compétitivité industrielle des États-Unis et les exportations se sont accrues plus rapidement au cours de cette décennie qu’au cours de n’importe quelle décennie depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Le principal résultat fut la fin de la longue période de stagnation des investissements dans l’industrie. A partir de 1994 l’accumulation du capital s’est accélérée et la croissance de la productivité a décollé, amplifiant la hausse de la rentabilité et ouvrant l’expansion des années 1990.

 

Impasse de l’industrie japonaise et ouest-européenne

Dans un monde idéal de productions spécialisées mutuellement complémentaire la revitalisation de l’économie des États-Unis aurait pu finalement propulser l’économie mondiale vers une nouvelle ère de croissance. Mais, avant le milieu des années 1990, dans le monde réel des surcapacités industrielles et de production superflue, le rétablissement des États-Unis a non seulement faiblement communiqué son dynamisme à l’économie mondiale, mais de plus s’est largement réalisé au détriment des économies de ses principaux concurrents et partenaires commerciaux, particulièrement du Japon et de l’Allemagne. Il en a été ainsi du fait, encore une fois, de l’arrière-plan marqué par la surcapacité et la surproduction à l’échelle internationale, au moins jusqu’à la fin de 1993.

Les industriels américains ont ainsi garanti l’accroissement de leurs bénéfices en premier lieu au moyen de la baisse du dollar et surtout de la stagnation de leurs coûts salariaux, ainsi que grâce à la réduction des impôts sur les entreprises, mais sans grande augmentation de leurs investissements. Dans ce qui s’est avéré être quasiment un jeu à somme nulle, ils ont augmenté leurs taux de rentabilité en réduisant leurs coûts pour s’approprier avec succès les parts de marché de leurs rivaux, en leur imposant une baisse des prix. Cela n’a généré qu’un faible accroissement de la demande, tant de la demande des investissements que de la demande de la consommation, pour les produits de leurs concurrents. Et lorsque, en 1993, le gouvernement américain a modifié sa politique en vue d’équilibrer le budget, la croissance de la demande mondiale générée par les États-Unis sur le marché mondial a reçu un choc négatif supplémentaire.

L’autre face de la même médaille, fut celle de l’intensification après 1985 de la pression sur les économies industrielles du Japon, de l’Allemagne et des autres pays de l’Europe occidentale. Le renforcement de leurs devises et la croissance relativement rapide de leurs salaires produisaient le déclin de leur compétitivité, ce qui a poussé vers le bas leur taux de profit industriel et leur accumulation du capital, déjà réduits. En même temps la croissance de la demande tant des investissements, que des biens de consommation ou des commandes gouvernementales déclinait à l’échelle de l’économie mondiale, provoquée par la stagnation du pouvoir d’achat pour leurs produits aussi bien sur leur marché intérieur qu’extérieur, en particulier aux États-Unis. Ces économies ne pouvaient ainsi éviter l’intensification de leurs difficultés au cours de la seconde moitié des années 1980, ni la sévère crise au début des années 1990 et, à partir de 1991, elles ont plongé dans la récession la plus profonde depuis la guerre. Au milieu de la décennie 1990, lorsque le dollar s’échangeait à 79 yens — le niveau du yen le plus élevé depuis la guerre — les fabriquants japonais n’avaient plus les moyens de faire des bénéfices et l’économie japonaise a commencé à geler.

 

III. La bulle boursière moteur de l’expansion, 1995-2000

 

Au printemps 1995 l’envolée du yen a commencé à menacer la stabilité économique internationale. Le gouvernement des États-Unis, encore traumatisé par la récente crise du Peso mexicain et par “l’effet Tequila” qui l’a suivi, a estimé n’avoir d’autre choix que de cautionner l’économie industrielle japonaise. Il l’a fait de la même manière que les gouvernements japonais et allemand avaient soutenus financièrement l’économie industrielle américaine lors de la crise de 1985 — en construisant, avec les autres pouvoirs de la triade — une nouvelle appréciation du dollar. Ce renversement de l’accord de la Plaza à l'été 1995 a marqué un point tournant de l’économie mondiale, provoquant la montée du dollar et des devises de l’Asie orientale et le déclin parallèle du yen et du deutsche mark, amorçant un changement profond du modèle du développement économique international qui prévalait au cours de la décennie précédente.

 

Déclin de la rentabilité et hausse des actions

Lorsque le dollar a commencé à monter à la fin 1995, après une longue décennie de déclin, le poids des surcapacités et de la surproduction industrielles s’est déplacé du Japon et de l’Europe occidentale vers les États-Unis. La réévaluation de la monnaie a ainsi immédiatement mis fin à ce qui avait permis l’accroissement de la compétitivité industrielle des États-Unis qui avait soutenu la reprise de la rentabilité américaine. En 1996 et 1997 l’expansion industrielle américaine a réussi à se nourrir d’elle-même, grâce aux réductions de la production, à la baisse des coûts de production et au taux de croissance de la productivité au cours des années précédentes. Néanmoins l’industrie américaine a perdue sa vitalité, serrée qu’elle était entre la pression intense de la baisse des prix provoquée par l’excès de la production internationale et l’accroissement relatif de ses propres coûts dû à la revalorisation du dollar. En effet, si les fabriquants américains n’avaient pas réussi à réduire les salaires réels au cours de ces années, la rentabilité industrielle aurait alors décliné. Dans ce cas une sérieuse chute n’aurait pas tardé.

En attendant, conformément à l’accord sur le grand chambardements des taux de change dollar-yen-deutsche mark, les gouvernements des États-Unis, d’Allemagne et surtout du Japon ont inondé le marché des capitaux américains pour provoquer une hausse du dollar, avant tout en achetant des bons du Trésor américain. Les gouvernements de l’Asie orientale et les fonds spéculatifs du monde entier les ont suivis. En conséquence les taux d’intérêts américains à long terme ont brusquement baissé, alors qu’en même temps la Réserve Fédérale a réduit les taux d’intérêt à court terme (pour aider à combattre la crise du Peso mexicain).

L’énorme détente des marchés financiers qui a ainsi eu lieu en 1995, tout comme la revalorisation du dollar lui-même, ont revigoré le marché boursier. Jusqu’ici — entre 1980 et 1995 — le prix des actions américaines avait monté de manière significative, mais pas au-delà des profits industriels. Autrement dit, jusqu’en 1995 la hausse du marché boursier avait été entièrement justifiée par l’augmentation sous-jacente des profits des entreprises. Mais à partir de ce moment, le prix des actions a laissé les profits mordre la poussière, d’autant plus que le taux de profit industriel a cessé de monter et a commencé à baisser. La plus grande bulle du marché boursier dans l’histoire américaine a gonflé…

 

ICI Graphique

“Indice des bénéfices des entreprises après taxes nets d’intérêts

et indice composite de la Bourse de New York

1980-2000”

 

Si les modifications financières internationales de 1995 ont mis en route la croissance du marché boursier, Alan Greenspan et les entreprises ont assuré la poursuite de la tendance. A la fin de 1996 Greenspan a publiquement exprimé son inquiétude devant « l’exubérance irrationnelle » des prix des actions. Mais en privé il était bien plus inquiet du possible ralentissement de l’économie américaine, d’autant plus que le dollar avait monté et que la croissance économique commençait à se montrer hésitante. Il n’a ainsi pas tenté de contrôler l’augmentation énorme des liquidités résultant de l’afflux des capitaux étrangers et de la réduction des taux d’intérêts qu’il a lui-même décidée. En fait, à part l’augmentation d’un quart de point des taux d’intérêt en 1997, Greenspan n’est pas parvenu à élever les taux d’intérêt entre le début de 1995 et 1999. En conséquence au cours de la seconde moitié de la décennie la masse monétaire américaine a augmenté quatre fois plus qu’au cours de la première moitié des années 1990. Ce relâchement du régime monétaire avait pour effet de faire monter le marché boursier, augmentant “l’effet richesse” — de manière absolument non accidentelle — c’est-à-dire permettant aux entreprises d’émettre des actions à des pris surévalués et procurant aux entreprises et aux ménages une richesse comptable leur permettant d’emprunter plus aisément et à des taux réduits pour intensifier leurs investissements et leur consommation, soutenant ainsi l’expansion économique.

Les entreprises américaines ne se sont pas fait prier pour exploiter l’argent facile alloué par Greenspan. Entre 1995 et 2000 elles ont augmenté leur endettement jusqu’à des niveaux jamais vus en rapport avec la part entrepreunariale du produit national brut (PNB). Cela non principalement pour financer leurs achats de nouvelles usines ou de nouveaux équipements, mais avant tout pour couvrir le coût de rachat de leurs propres actions. De cette façon les entrepreneurs ont évité le processus plus compliqué de valorisation des actions de leur entreprises par la production bénéficiaire des marchandises et des services et ont fait directement grimper le prix des actions à l’avantage de leurs actionnaires autant que de leurs cadres, grassement rémunérés avec des stock-options. Les entreprises américaines ont été en effet les principaux acheteurs nets sur le marché boursier entre 1995 et 2000.

 

“Effet richesse” de la hausse des prix des actions

La fuite en avant du marché boursier a permis la poursuite et même l’accélération de l’expansion américaine entre 1995 et 2000, même lorsque la baisse du taux de profit industriel a privée cette expansion de ses solides fondements initiaux. Comme la valeur comptable de leurs actifs a été gonflée au-delà de toute réalité économique possible, les entreprises se sont vues dotées d’énormes sources de financement pratiquement gratuites, indépendantes de leurs bénéfices. Elles pouvaient émettre de nouvelles actions surévaluées ; elles pouvaient aussi garantir leurs emprunts par les provisions illimitées grâce à la croissance comptable continue de leurs actifs. Elles pouvaient ainsi maintenir, voire augmenter, le taux de croissance de leurs investissements malgré la baisse de leurs profits. Grâce à cet “effet de richesse” en réalisant leur propre expansion, elles accroissaient leur vitalité.

 

IV. Les limites de l’effet richesse

 

Néanmoins une expansion économique tirée par la montée en flèche du prix des actions combinée avec la stagnation ou la chute des profits avait un avenir limité. La tendance de la baisse des profits devait, tôt ou tard, être prise en compte par le marché boursier. Et à partir du moment où le prix des actions commençait à tomber, l’effet richesse allait s’inverser et l’économie, faisant face à une surcapacité toujours plus grande, devait plonger.

 

La crise internationale 1997-1998

Ce ne furent pas les difficultés du profit ni la bulle des actifs, limités à ce moment aux États-Unis, qui provoquèrent cette crise. Entre 1985 et 1995 les économies industrielles de l’Asie du sud-est avaient réalisé une croissance extraordinaire fondée sur les exportations, essentiellement grâce à la dévaluation de leurs dévises. Ces devises dévaluées, accrochées au dollar en chute libre, ont fourni à ces économies d’énormes gains de compétitivité et leur ont permis d’accroître leurs parts du marché international au détriment de leurs rivaux japonais. Cela a aussi obligé les entrepreneurs japonais de délocaliser un large part de leur production finale en Asie orientale et de réorienter, en retour, une part significative de leurs capitaux et de l’exportation de leurs produits intermédiaires dans cette direction. Mais à partir de 1995 les tables ont tourné. La hausse du dollar, tout en réduisant la rentabilité industrielle aux États-Unis et dopant le prix des actions américaines, a fait grimper les devises sud-est asiatiques. Les économies sud-est asiatiques ont commencé à éprouver le même phénomène que l’économie américaine : une baisse de compétitivité tirant vers le bas leur rentabilité industrielle d’une part et, de l’autre, un afflux de fonds étrangers dopant la valeur comptable de leurs actifs.

La réaction en chaîne ne s’est pas arrêtée là. Entre 1985 et 1995, pour faire face à la montée du yen, le fabriquants japonais ont réorienté leur production vers l’Asie orientale, augmentant les exportations des biens d’équipements vers cette région et y transférant les chaînes de montage. Lorsque le yen a baissé à la suite du renversement des accords de la Plaza, les fabriquants japonais ont pu regagner des parts de leur marché intérieur au détriment de leurs rivaux est-asiatiques et de les expulser aussi des marchés tiers. Mais la crise de l’industrie sud-est-asiatique qui en a résulté eu un effet boomerang sur l’économie japonaise, pour ses entreprises affaiblies et ses banques, dont l’Asie du sud-est était récemment devenue le meilleur marché. En 1998 le Japon a replongé dans la récession.

L’économie des États-Unis est apparue vulnérable. A la suite de l’effondrement des bulles boursières, immobilières, des prix de terrains et du retrait des capitaux de la région, la crise est-asiatique a éclaté en 1997-1998 et fut rapidement exacerbée par le retour du Japon vers la croissance négative. Les fabriquants des États-Unis ont perdu des parts de marchés en Asie de l’est et au Japon et ont été mis à mal par la concurrence des marchandises asiatiques bon marché sur leurs marchés intérieur et extérieurs. En 1998 et 1999 les exportations des États-Unis, dont la croissance avait été très rapide au cours de la majeure partie de la décennie, ont soudainement stagné, alors que les importations continuaient leur rythme de croissance. Devant cette pression le taux de profit industriel aux États-Unis a baissé de 17 % entre 1997 et 2000, entraînant avec lui le déclin de 9 % du taux de profit non financier au cours de la même période.

 

ICI Graphique

“Taux de profit net des entreprises industrielles

et des entreprises non financières non industrielles”

États-Unis 1986-2000

 

A partir de la mi-1998 le cours des actions des entreprises américaines a commencé à décliner, enregistrant la baisse des profits sous la double pression de la crise asiatique et du dollar fort. A la suite des crises russe et brésilienne les États-Unis sont entrés, au début de l’automne 1998, dans une crise économique et financière s’annonçant comme la plus importante depuis la seconde guerre mondiale. L’entrée en récession des États-Unis risquait d’entraîner une large part de l’économie mondiale, si dépendante du marché américain, vers une dépression.

 

La Réserve Fédérale soutient la bulle qui soutient le boom

En septembre-octobre 1998, lorsque les marchés financiers mondiaux ont commencé à baisser, Alan Greenspan et la Réserve Fédérale ont décidé de renflouer le fonds spéculatif LTMC en faillite et ont baissé les taux d’intérêts trois fois de suite. Ils l’ont fait, en premier lieu, pour arrêter la chute du marché boursier et combattre une crise qui menaçait le système financier international. Mais le but de Greenspan ne se limitait pas à soutenir le marché boursier et écarter le danger d’une crise financière internationale à court terme. Il voulait assurer les investisseurs financiers qu’il était en faveur de la poursuite de la hausse des prix des actions, de manière à ce que “l’effet richesse” de la montée ininterrompue du marché boursier mette l’économie américaine, et mondiale, à l’abri d’un retournement.

Ce que Greenspan tentait pourrait être appelé « le keynésianisme boursier ». Dans la politique keynésienne classique la demande a été soutenue par le gouvernement fédéral, qui dépensait au-delà des recettes fiscales creusant ainsi le déficit public. Au contraire, dans la version de Greenspan, la demande devait être soutenue par le creusement des déficits privés, en encourageant les entreprises et les ménages riches à dépenser au-delà de leurs moyens par la croissance de leur richesse comptable représentée par la valorisation des actions qu’ils possédaient. En 1997-1998 les États-Unis menaient la campagne en faveur de l’équilibre budgétaire et du déficit zéro, il était exclu de recourir au keynésianisme traditionnel. Pour réchauffer les investissements et la demande de consommation et contrebalancer ainsi le déclin continu de la compétitivité industrielles, des exportations et de la rentabilité, la Réserve Fédérale n’avait donc peu d’autres choix que de gonfler le marché boursier, augmentant ainsi encore la dépendance de l’économie envers “l’effet richesse”.

Grâce au soutien matériel apporté au marché des capitaux et à ses odes à la gloire de la “Nouvelle économie”, Alan Greenspan est parvenu à réaliser ses buts, avec des résultats historiques. Entre la fin de 1998 et la mi-2000 la hausse du marché boursier et en retour le boom économique américain ont connu une phase fiévreuse. Le prix des actions a atteint des sommets malgré la baisse simultanée de la rentabilité, les entreprises — en particulier celles des télécommunications, des médias et de la technologie (TMT), qui se sont octroyé une part disproportionnée de la hausse boursière — ont obtenu un accès aux capitaux pour pratiquement rien. Sur cette base elles ont réalisé une nouvelle vague de croissance, d’accumulation du capital et d’augmentation de la productivité, accélérant toujours plus l’expansion.

 

ICI graphique

“Technologie, média et télécommunications : prix des action et bénéfices

mars 1995 — mars 2000”

 

Finalement l’énorme hausse de la demande américaine qui a résulté de cette expansion, alliée au dollar toujours fort, a sauvé l’économie mondiale de la crise de 1997-1998 et à soutenu une nouvelle reprise économique internationale en 1999-2000. L’impact de la très rapide croissance des importations américaines a été le plus clair en Asie de l’Est, où la demande sans précédent des composants de haute technologie a pratiquement à elle seule sorti les nouveaux pays industrialisés et, jusqu’à un certain point le Japon, d’une profonde récession, les propulsant vers une croissance rapide. La demande américaine de voitures, de machines-outils et d’autres produits a également rendu possible le rapide retour à la croissance des économies allemande et italienne, alors que la faiblesse de leur devise facilitait l’accès des producteurs de la zone euro aux marchés tiers.

 

V. Du crash boursier à la récession

 

Le marché boursier grimpait sur une falaise abrupte mais, comme dans le classique dessin animé, tant que les investisseurs refusaient de regarder vers le bas, de s’intéresser à la rentabilité des entreprises, il pouvait continuer à monter. Au cours des dernières années de la décennie la chute de la rentabilité avait été, pour un temps, partiellement atténuée par les grands gains de productivité assurés par les fabriquants au travers de la croissance rapide des investissements financés grâce à l’inflation galopante de leurs actions. Il a été aussi partiellement contrebalancé par la croissance de la consommation des 20 % des ménages américains les plus aisés, qui ont bénéficié de 90 % de la valorisation des actions et furent, à eux seuls, responsables de la réduction, sans précédent historique, du taux d’épargne durant les années 1990. Néanmoins, le fait qu’au cours de ces années, malgré la rapide croissance de la productivité et de la consommation, la rentabilité industrielle ait baissé de manière significative et le taux d’utilisation des capacités de production installées n’ait pas augmenté, indique que les surcapacités industrielles étaient déjà très importantes même lorsque le boom atteignait son zénith.

Le marché boursier a finalement commencé à baisser au printemps 2000, puis de manière plus importante à la fin de l’été 2000, lorsqu’une série apparemment sans fin d’annonces de mauvais résultats des entreprises a radicalement déprimé le prix des actions. Une multitude de sociétés de commerce électronique qui n’avaient jamais fait de profits fut la première à s’effondrer, étant simplement à court d’argent. Mais peu après, le crash a touché presque toutes les sociétés lumières du secteur TMT (télécommunications, médias, technologie), y compris les chéris du marché boursier, comme les fabriquants d’équipements Cisco, Lucent et Nortel ou les producteurs de composants JDS Uniphase et Sycamore. Sans doute près d’un tiers de la valeur des actifs existants au début 2000 est à ce jour parti en fumée.

A la suite de la chute des cours des actions l’effet richesse a brusquement joué un rôle inverse. La valeur comptable de leurs actifs étant soudainement réduite, les firmes et les ménages ont non seulement connu des difficultés pour trouver des fonds, mais de plus sont devenus moins attractifs pour le faire, spécialement lorsque les menaces de faillite et du chômage les ont forcés à revoir leurs bilans surévalués. A leur tour ils ont réduit leurs dépenses d’équipement et de biens de consommation. Mais avec l’arrêt de la croissance des investissements, la croissance de la productivité s’est aussi réduite, exerçant à son tour une pression sur la baisse de la rentabilité.

Par-dessus tout l’économie s’est retrouvée en possession d’une quantité d’usines, d’équipements et de software dont la valeur ne pouvait être réalisée d’aucune manière, d’autant plus que la consommation avait cessé de croître. La surcapacité de production qui en a résulté a réduit en 2001 les bénéfices absolus (nets d’intérêts) dans le secteur industriel à seulement 60 % de leur niveau record de 1997, ce qui a fait baisser le taux de profit dans le secteur non-financier de 25 % par rapport à son sommet de 1997.

Sous l’impact de l’effet richesse inversé et face au gigantesque excédent de capacités de production, la croissance de la production et celle des investissements a décru plus rapidement qu’au cours de n’importe quelle période comparable depuis la seconde guerre mondiale, la croissance du Produit intérieur brut (PIB) s’est effondrée de 5,2 % à la mi-2000 à 0,8 % au premier semestre 2001 (sur une base annuelle) et la croissance des investissements étrangers a chuté de 11 % à moins 7 % durant la même période. C’est l’écroulement des investissements dans une situation de surcapacité industrielle et de chute de la rentabilité qui est au cœur de la récession.

L’emploi industriel et la production ont immédiatement commencé à chuter profondément, à la suite du déclin de la rentabilité et du krach boursier. Au cours du premier trimestre 2002 le nombre d’heures travaillées dans l’industrie a baissé de 12 % par rapport à son sommet atteint en 1997. Mais ce n’est qu’au milieu de l’année 2001 que l’économie américaine dans son ensemble a commencé a prendre entièrement en compte le rétrécissement spectaculaire de ses marchés qui ont suivi le déclin de la croissance et de l’accumulation du capital et à prendre des mesures classiques d’auto-préservation. A partir de ce moment les entreprises américaines non industrielles ont eu recours aux coupes sombres dans leurs capacités de production et, en particulier, dans leur force de travail, dans un effort visant à restaurer leur compétitivité et à améliorer leurs bilans, exerçant une énorme pression sur leurs rivaux pour qu’ils agissent de même. Cela a conduit l’économie dans une spirale déclinante dans laquelle la chute des investissements et de la consommation a mené à la multiplication des licenciements, des faillites et du non payement des crédits, réduisant à nouveau la demande et aggravant la récession en retour.

A la suite de l’entrée des États-Unis dans la récession le reste du monde les a suivi dans ce trou de serrure virtuel. La dernière poussée ascendante du marché boursier avait pour fonction de préserver non seulement l’économie américaine, mais l’économie mondiale, de la crise économique internationale 1997-1998, qui avait son origine en Asie du sud-est. Mais avec l’effondrement du prix des actions et de l’investissement aux États-Unis, en particulier dans le secteur de la haute technologie, le film a commencé à se dérouler à l’envers : sous l’impact de la baisse des importations américaines les économies de l’Asie orientale, du Japon et sans doute aussi d’Europe occidentale ont sombré plus rapidement même que l’économie américaine. Dans la foulée la croissance des exportations américaines a décliné plus vite encore. Un processus de récession internationale se renforçant mutuellement en a résulté.

 

VI. Une politique expansionniste peut-elle arrêter la marée ?

 

Pour arrêter la plongée effrayante de l’économie la Réserve Fédérale américaine a baissé ses taux d’intérêts très rapidement et très sérieusement. L’idée était bien sûr d’encourager les dépenses en réduisant au minimum le coût réel des emprunts.

Pourtant il aurait dû être dès le début évident que cette politique n’aurait que peu d’effet direct sur l’accumulation du capital, la clef de tout redémarrage économique. Possédant déjà beaucoup trop d’usines et d’équipements les firmes n’avaient aucune envie d’investir. Elles ne voulaient donc pas emprunter, quelque faible que soit le coût de l’emprunt.

La réduction historique des taux d’intérêt fut cependant couronnée de succès en ce qui concerne son principal but à court terme : elle a stimulé les dépenses des ménages. Le crédit quasiment gratuit a ainsi provoqué une remarquable croissance des emprunts individuels, particulièrement dans le but de refinancer les hypothèques domestiques, et une hausse de la consommation. Seule cette croissance de la consommation individuelle a permis de sauver l’économie, du moins pour le moment. En 2001 et au premier trimestre 2002 l’endettement des ménages s’est accru plus rapidement qu’au cours de n’importe quelle période comparable des années 1990, considérées comme la décennie de l’endettement. Les dépenses individuelles se sont accrues de 3,1 % en 2001, atteignant au cours du dernier trimestre de cette année le rythme impressionnant de 6 %. En réponse à cette hausse des dépenses des consommateurs, les entreprises ont reconstritué leurs stocks, qu’elles avaient réduit précédemment, et le PIB s’est accru en conséquence. C’est cette chaîne causale — partant de la croissance de l’endettement, se poursuivant par la croissance des dépenses de consommation pour aboutir à la croissance des stocks — qui a été en premier lieu responsable de la croissance du PIB au quatrième trimestre 2001 et au premier trimestre 2002.

Mais, précisément parce que le rétablissement de l’économie a été presque uniquement provoqué par la rapide croissance des dépenses de consommation et, au-delà, par celle de l’endettement des consommateurs, ses fondations restent très chancelantes. La croissance des investissements étrangers — la clef de la bonne santé économique — a coulé telle une pierre, passant d’un taux annuel de 14 % au cours du premier semestre 2000 à 4 % au cours du second semestre de cette même année et à moins 3,2 % en 2001. Les exportations se sont également effondrées, passant d’une croissance de 11 % au cours du premier semestre 2000 à 3,3 % au second semestre et à moins 4,5 % en 2001 (un léger rétablissement a commencé au premier trimestre 2002).

La baisse des investissements et des exportations fut responsable de la spirale descendante qui avait saisi l’économie jusqu’à la fin 2001. Le but de la politique économique est bien sûr de maintenir les dépenses des ménages pour qu’elles tirent l’économie jusqu’à ce que les investissements et les exportations reprennent, la croissance de la demande des consommateurs stimulant les investissements. Mais on peut craindre que le poids des surcapacités productives continuera à prévenir tout boom des investissements : en effet au cours du premier trimestre 2002 les investissements étrangers ont baissé de 6,8 % (sur une base annuelle). Quant aux exportations, bien que l’on puisse s’attendre à ce qu’elles redémarrent dans la mesure où la reprise des États-Unis stimulera la croissance à travers le monde, il est pratiquement certains qu’elles se traîneront loin derrière les importations, du fait de l’appétit de consommation de l’économie américaine. Cela augmentera certainement la pression sur le déficit commercial américain déjà record.

Combien de temps les taux d’intérêt réduits peuvent-ils tirer les dépenses des ménages est en soi une question critique. En 2001 la croissance de l’endettement des ménages en pourcentage du PIB a atteint son point le plus élevé depuis 1980 (à l’exception de l’année 1985) et la dette cumulée des ménages (en pourcentagedu PIB) a atteint son sommet, presque 25 % de plus qu’en 1990. Il est donc tout à fait possible que les ménages, confrontés qui plus est à une situation de l’emploi toujours déclinante, ne doivent rapidement arrêter la croissance de leur endettement et réduire leurs dépenses. Au cours du premier trimestre 2002 la consommation des ménages s’est accrue moitié moins vite qu’au cours du dernier trimestre 2001. Cela pourrait indiquer le début d’un déclin. Si tel était le cas la reprise naissante s’arrêterait probablement.

Dans ce contexte de grande incertitude les énormes “déséquilibres” légués par la bulle de la fin des années 1990 ressemblent à de sombres nuages :

i) La montée record de l’endettement, non seulement des ménages mais surtout des entreprises, a été essentielle dans le boom. Mais, alors que les perspectives déclinent et que les faillites se multiplient, les entreprises doivent brutalement réduire leur endettement pour réduire leur vulnérabilité. Si cela continue à se produire à une large échelle, les investissements s’en ressentiront.

ii) En 2001 le déficit courant et commercial des États-Unis avait à nouveau atteint un record absolu, pour la troisième année consécutive. Jusqu’à récemment les investisseurs étrangers avaient été plus que suffisants pour financer ce déficit, réalisant des investissements directs énormes aux États-Unis ainsi que d’énormes achats des actions et des obligations des entreprises américaines. Mais comme l’économie américaine en récession continue à décevoir les espérances et que le marché boursier continue à se languir, le reste du monde semble finalement trouver les actifs américains moins attirants. En 2001, bien que les achats étrangers d’obligations restaient soutenus, les investissements étrangers directs pour acquérir ou installer une entreprise aux États-Unis ont baissé de 60,4 %, ce qui est énorme, alors que les achats d’actions américaines par le reste du monde ont décliné de 35 %… puis de nouveau de 45 % au cours du premier trimestre 2002.

Suite à cette désillusion envers les actifs américains la pression s’est accrue sur le dollar et, au moment ou nous écrivons (à la mi-juin 2002), le dollar a baissé sérieusement, en particulier face à l’euro. Si ces tendances se poursuivaient, la Réserve Fédérale pourrait bientôt devoir faire face à un choix déchirant : ou bien laisser le dollar tomber au risque de voir les investisseurs étrangers se défaire de leurs propriétés aux États-Unis, ce qui pourrait non seulement ravager le marché des actifs mais encore faire apparaître une véritable course pour se défaire des dollars ; ou bien augmenter les taux d’intérêt au risque de repousser l’économie dans la récession.

iii) Les prix des actions se sont évidemment largement effondrés à la suite de l’aggravation des perspectives économiques. Mais paradoxalement leur déclin n’a pas permis d’aligner leur valeur sur les perspectives des profits, car les profits ont baissé dans de nombreux cas presque aussi vite. A la fin de 2001 l’index boursier S & P 500 s’est déprécié de plus d’un tiers, mais le rapport entre le prix des actions et le rendement des entreprises qu’il représente n’était pas meilleur qu’en juillet 2000. Le NASDAQ a connu la même évolution. Les actions restent ainsi beaucoup trop chères et le marché boursier semble toujours manifester une tendance déclinante.

Pire, on a assisté à une succession de scandales comptables touchant un nombre croissant des entreprises phares du pays. Leurs dirigeants avaient systématiquement caché les dépenses des firmes et l’inflation correspondante des bénéfices, tout comme leur appropriation personnelle des biens des entreprises. Beaucoup des entreprises concernées étaient, et pas seulement récemment, parmi les premières étoiles des nouvelles technologies et du marché boursier, dont non seulement Enron, mais aussi les géants de la télécommunication comme Global Crossing, Quest et World.com, pour ne pas mentionner Merck drugs et Adelphia cable. Ces fraudes n’avaient rien d’accidentel, elles sont le sous-produit inavouable de l’économie-bulle qui avait perdue toute base réelle des bénéfices.

Parce que la bulle boursière était la principale force permettant à l’économie de tourner dans une situation de la baisse du taux de profit au cours des dernières années de la décennie 1990, les fonctionnaires fédéraux avaient tout intérêt à fermer les yeux devant les pratiques comptables douteuses des entreprises. De même, tant que les directions des firmes maximalisaient la valeur des actions — surtout lorsque leur revenu dépendait de manière croissante des stock-options — ils étaient sous une pression immense pour éviter de voir la réalité et retarder aussi longtemps que possible les effets de l découverte de telles pratiques. Mais ils ne pouvaient pas le faire indéfiniment et l’inévitable découverte a conduit les investisseurs à perdre toute confiance envers les rapports financiers des firmes… apparemment avec raison.

Selon un récent rapport de SmartstockInvestor.com les entreprises qui figurent sur la liste NASDAQ ont fait état à l’intention de leurs actionnaires et des médias de 19 milliards de dollars de bénéfices pour les trois premiers trimestres de 2001, se fondant sur les lâches standards “pro-forma” qu’elles ont le droit d’utiliser à cette fin. Cependant devant la Commission des Valeurs et de Change (SEC, Securities and Exchange Commission) elles ont dû faire état pour la même période de 82,3 milliards de dollars de pertes en employant les principes comptables généralement acceptés (GAAP), dont la SEC exige le respect. Si le marché boursier continue à chuter, avec la fragilité du rétablissement économique, son effet sur la confiance des hommes d’affaires et plus généralement sur l’économie sera probablement dépressif, ouvrant la possibilité d’une spirale déclinante mue par la baisse du dollar et celle des prix des actifs se renforçant mutuellement.

 

Sombres perspectives

Le taux de profit, qui est la clef suprême de tout rétablissement de l’économie capitaliste, reste particulièrement bas. De plus les forces qui l’avaient tiré vers le haut au cours des années 1990 ont disparu. En 2001 les bénéfices des entreprises industrielles ont atteint leur plus bas niveau depuis 1986. En même temps le taux de profit non-financier a plongé jusqu’à son niveau le plus bas depuis 1981. Néanmoins le dollar reste encore haut, déprimant la compétitivité des fabriquants américains et rendant tout rétablissement du taux de profit industriel particulièrement difficile. Et bien sûr, l’effet richesse du boom du marché boursier ne gonfle plus la demande ni ne rend plus l’investissement quasiment gratuit.

 

ICI Graphique

"Taux de profit non financier des entreprises aux Etats-Unis 1980-2001

 

Même si la croissance économique s’est accélérée, atteignant près de 6 % au cours du premier trimestre 2002, la Réserve Fédérale n’a jusqu’ici pas réussi à élever les taux d’intérêt, signe qu’elle manque de confiance dans le démarrage économique et dans son rétablissement. Un autre signe similaire : le marché boursier continue à chanceler, retrouvant son niveau déprimé de l’automne 2001, à la suite du 11 septembre. Les grandes entreprises semblent sérieusement dubitatives au sujet de la reprise tirée en avant par les consommateurs. Alan Greenspan a déclaré que la récession était terminée. Mais l’économie est loin d’être sortie du marais.

 

 

Note

* Robert Brenner, professeur à l’Université de Californie à Los Angeles, est membre de la rédaction de la revue américaine Against the Current. L’article que nous publions ici est basé sur son nouveau livre The Boom and The Bubble : The US in the World Economy (Le boom et la bulle :  les États-Unis dans l’économie mondiale), publié en avril 2002 par Verso Press, à Londres.