Angleterre

Les débuts d’une politique de l’espoir

par John Rees*

Le Parti travailliste (Labour Party), au pouvoir depuis sept ans, s’est vu crédité, lors des élections du 10 juin, du pourcentage de voix le plus bas depuis la Première Guerre Mondiale. Le Parti " Tory ", le plus ancien de tous les partis conservateurs des démocraties parlementaires, celui qui a connu le plus de réussite, a souffert d’un clivage dans sa base électorale dont une partie des supporters naturels s’est tournée vers le Parti de l’Indépendance du Royaume Uni (UKIP).

Lors des dernières élections générales, la désaffection vis-à-vis des partis traditionnels a abouti à une véritable grève du vote, dont le résultat a été la participation la plus faible depuis l’institution du suffrage universel. A l’occasion des élection européennes et municipales de 2004, le rejet des partis de gouvernement a provoqué une augmentation de la participation, mais aussi une érosion massive de l’électorat des travaillistes et des conservateurs.

Depuis la Deuxième Guerre Mondiale, la stabilité du système électoral britannique dépend du soutien apporté par les masses à ces deux institutions. Lorsque la base de tels monolithes se désagrège, cela ne se produit pas du jour au lendemain, ni de façon ordonnée. Le Labour Party bénéficie depuis des générations de l’allégeance de millions de travailleurs et de leurs organisations de masse. La colère et la déception envers les partis traditionnels tendent à prendre, lorsqu’elles sortent de leurs ancrages habituels, des directions différentes. Certains électeurs travaillistes expriment leur colère contre la guerre en Irak en votant Liberal Democrat. D’autres répliquent au gouvernement et aux partis établis en rejoignant les déçus de la droite, votant pour des partis apparemment " outsiders " comme l’UKIP ou les nazis du BNP.

Début d’une alternative à gauche

Dans ce contexte de déclin du soutien pour le " centre " du système politique établi, la seule existence de Respect : The Unity Coalition (1) revêt une importance considérable. Sans Respect, la déception de millions de gens à l’égard d’un système politique incapable de donner une réponse à leurs préoccupations concernant la guerre en Irak, les privatisations, la protection sociale, les syndicats ou les retraites ne pourrait que se diriger vers l’extrême droite. L’existence de Respect a commencé à créer une alternative de gauche au New Labour.

Les 250 000 suffrages obtenus par Respect constituent un peu moins de 2 % à l’échelle nationale. Mais le vote n’est pas réparti de façon homogène, et lorsqu’on considère les endroits où il se concentre, on voit se révéler des bases impressionnantes à partir desquelles nous pouvons construire.

A Londres, Respect est arrivé en cinquième position dans la course à la Mairie, après les trois principaux partis et l’UKIP, mais avant les Verts et le BNP. Respect a failli atteindre les 5 % qui auraient permis l’élection de Lindsey German au Conseil Municipal de Londres (Greater London Assembly). Il a obtenu 20 % des voix à la City and East Assembly. Nous étions en troisième position dans la zone couverte par Walhamstow, Hackney, Newham et Tower Hamlets, au Nord-Est de Londres.

George Galloway a obtenu 92 000 voix aux élections européennes à Londres, et ceci malgré une conspiration du silence médiatique qui n’a cessé qu’une semaine avant les élections, lorsque les journalistes va-t-en-guerre du Guardian, de l’Independent et de l’Observer, ainsi que des éditoriaux du Guardian et de l’Observer, ont mis en garde contre le vote Respect.

A Preston, où Respect s’est présenté à cinq élections municipales, nous avons fait une moyenne de 30 % des suffrages exprimés, ne manquant l’élection d’un second conseiller que par 104 voix. A Birmingham, notre moyenne a été de 7,4 % des voix. Dans dix bureaux de vote de la ville intra-muros nous avons fait entre 18 % et 39 %, une moyenne de 24 %. A Dudley, Sandwell et Walsall nous avons presque atteint les 5 %. A Leicester Respect a obtenu 10 % des suffrages, à Luton et Slough, 6 %. Il ne s’agit pas là de quelques municipalités isolées en divers endroits du pays. Ce sont d’énormes portions de zones urbaines parmi les plus importantes de Grande-Bretagne.

Les Musulmans et les élections

Les Musulmans sont, depuis le 11 septembre 2003, la cible d’une offensive idéologique. Des centaines d’entre eux ont été arrêtés, et ils ont été insultés et transformés en boucs émissaires par un éventail de politiciens qui va des ministres New Labour aux dirigeants du BNP. Respect est fier que de nombreux Musulmans aient figuré parmi nos candidats, fait campagne et voté pour nous.

" Le Parti Travailliste s’enorgueillissait du soutien qu’il recevait des orientaux dans les villes ", a récemment déclaré un militant de Respect de Birmingham. " Mais aujourd’hui qu’ils votent pour d’autres partis, le Labour appelle cela un vote musulman ". La vérité est qu’il n’existe pas de " vote musulman communautaire " comme le suggérait un candidat des Verts dans un meeting électoral à Birmingham. Les Musulmans ont voté pour Respect dans la même proportion, que notre candidat soit un socialiste blanc, un syndicaliste oriental, un Juif radical, un militant afro-caraïbe ou un Musulman blanc ou oriental.

Les Musulmans sont politiquement divisés. La plupart ont continué à voter travailliste ou libéral-démocrate à l’occasion de ces élections. Il y a désormais une bataille en cours pour stabiliser et élargir l’assise électorale que les Musulmans ont donnée à Respect dans les villes. On ne peut se borner à considérer les Musulmans dans leur seule dimension religieuse. Cette perspective est celle qui nous est imposée par la vision du monde comme " clash des civilisations " que les politiciens bellicistes ont adoptée. Il est vital que Respect défende les musulmans contre ces attaques. Mais ce n’est pas tout.

Les Musulmans sont pour la plupart des travailleurs, dont les inquiétudes et les aspirations sont les mêmes que celles des autres travailleurs – l’éducation de leurs enfants, les retraites, la sécurité de l’emploi, l’assurance-maladie et les droits d’inscription des étudiants. Les Musulmans ne sont pas plus unidimensionnels que les autres. Ils sont membres des conseils de parents dans les écoles, militants étudiants, membres de clubs de football ou d’Amnesty International. Ils sont aussi, ce qui est crucial, syndicalistes. Oli Rahman, notre candidat dans la circonscription de la City et de l’Est de Londres, est à la fois musulman et secrétaire du syndicat de fonctionnaires PCS. Parmi les 400 grévistes orientaux d’Euro-packaging à Birmingham, il y avait des gens que Respect avait rencontrés pour la première fois à la mosquée. Ils ont maintenant gagné la reconnaissance d’une section syndicale GPMU. L’homme qui a permis à Respect de prendre la parole dans une mosquée locale dans les West Midlands a travaillé toute sa vie dans l’usine de mécanique GKN. Les gens qui dirigent le Centre Islamique de Coventry sont d’anciens postiers qui gardent des liens étroits avec le syndicat CWU.

Respect repose sur trois piliers : les socialistes révolutionnaires, la gauche syndicale et les Musulmans qui ont été radicalisés par les guerres d’Afghanistan, de Palestine et d’Irak. Respect ne peut pas et ne veut pas se développer sans le soutien des Musulmans. Mais il ne peut prospérer avec leur seul soutien. De même que c’est la tâche de nos membres socialistes et syndicalistes de contribuer à maintenir et à développer notre influence chez les Musulmans, c’est aussi la tâche de nos militants musulmans de nous aider à gagner la bataille de Respect dans les syndicats.

Les syndicats

Gagner un soutien à Respect dans les syndicats est plus difficile que dans certaines couches de la communauté musulmane. Il y a deux millions de Musulmans en Grande- Bretagne. Il y a huit millions de syndicalistes. Il y a dans la communauté musulmane des couches conservatrices, hostiles à Respect et loyales envers le Parti Travailliste. Mais elles n’ont pas le même poids que des dirigeants syndicaux tels que Tony Woodley, de la TGWU, ou Billy Hayes, de la CWU.

Néanmoins, la crise du Labour atteint aujourd’hui un nouveau sommet dans les syndicats. Le syndicat des pompiers (Fire Brigades Union) a désormais rejoint la RMT, rompant ses liens avec le Parti Travailliste. Andy Gilchrist, le dirigeant du FBU, a tenté désespérément d’empêcher ses membres de se désaffilier du Labour en suspendant la conférence annuelle jusqu’après les élections européennes. Lorsque la conférence a repris ses travaux la semaine dernière, elle s’est prononcée pour le départ du Labour Party. A la CWU (Communication Workers Union), l’importante section des travailleurs postaux a voté pour donner de l’argent à d’autres partis que le Labour, mais la motion a été battue dans la conférence plénière. Malgré tout, le syndicat a voté le départ du Parti Travailliste si le gouvernement mettait à exécution ses projets de privatisation des services postaux.

Dans la RMT, le FBU, CWU et le PCS, dont le secrétaire général, Mark Serwotka, est membre de Respect, il y a aujourd’hui une large audience pour Respect. Nos militants doivent faire en sorte que nous puissions nous adresser directement aux syndiqués pour qu’ils sachent ce que nous défendons.

L’avenir de Respect

Respect se trouve placé devant trois tâches centrales :

1. Transformer ceux qui ont voté pour nous pour la première fois lors de ces élections en supporters engagés. Dans les endroits où nous avons eu de bons résultats, nous ne devons pas croire que les gens voteront à nouveau pour nous si nous ne restons pas en contact. Nous avons besoin de journaux locaux, de bulletins et de tracts distribués au porte-à-porte. Nous avons besoin de projeter des films dans des centres communautaires et dans des cafés. Des repas pour lever des fonds, des pique-niques et des barbecues sont des initiatives importantes pour amener des communautés entières à Respect. Les événements culturo-politiques sont bien plus attirants que les " réunions statutaires de section " chères à la vieille garde de la gauche et des syndicats.

2. Nous devons fonder Respect dans de nouvelles zones. Envoyer des camarades faire une table le samedi, établir des contacts et distribuer des tracts pour une réunion publique. Dans les West Midlands, Respect a organisé des groupes à Stoke et Worcester, tout simplement parce que des gens de Birmingham s’étaient organisés de cette façon. La même chose s’applique dans de nombreux quartiers de Birmingham, et partout où nous n’avons pas encore de membres organisés.

3. Respect a l’intention de contester les élections municipales et législatives, y compris l’élection partielle de Leicester South qui sera déclarée prochainement. Commencez à annoncer aux militants de Respect qu’ils peuvent s’attendre à prendre les cars pour Leicester dans les prochaines semaines !

Le rejet du système politique amène de nombreuses personnes à la colère et au désespoir. C’est là que se trouve la source du vote pour la droite populiste de l’UKIP et l’extrême droite nazie du BNP.

Respect constitue le début d’une politique de l’espoir. C’est le commencement d’une alternative de gauche et de masse au New Labour.


* John Rees, dirigeant du Socialist Workers Party (Parti socialiste des travailleurs, SWP, principale organisation de l’extrême gauche britannique, membre de la Tendance socialiste internationale, IST) a été tête de liste de Respect dans les West Midlands. Il est membre du comité de direction de Respect. Traduit d’anglais par Jean-Marie Guerlin.

1. Respect est aussi un acronyme : Respect, Égalité, Socialisme, Paix, Environnementalisme, Communauté et " Tade-unionism " (syndicalisme). Sur la fondation de Respect — la coalition unitaire, cf. Inprecor n° 489/490 de janvier-mars 2004.